Historiens et romanciers ont témoigné autour d’Hervé Chassain, animateur de ces échanges, sur cette période de l’histoire, et aussi cette qualité que l’on reconnaît à ce morceau de territoire : le Périgord, terre de Résistance, a inspiré Bernard Lachaise, professeur honoraire d’histoire à l’université de Bordeaux et auteur de nombreux ouvrages ; Jean-Luc Aubarbier, auteur prolifique qui imprime ses aventures romanesques sur une trame historique ; Christian Bélingard, qui réalise des enquêtes journalistiques autour de la Seconde Guerre mondiale et Romain Bondonneau, écrivain et créateur des éditions du Ruisseau, qui revient régulièrement sur la richesse de cette période.

Coordonné par Bernard Lachaise et Anne-Marie Cocula, l’ouvrage édité chez Fanlac il y a cinq ans a permis de montrer que la Dordogne s’est illustrée parmi les terres de forte Résistance durant la Seconde Guerre mondiale : 6 099 résistants identifiés en mars 1944, 23 900 en juin 44 et 30 759 à la Libération… « La source est la même pour tous les départements de France, souligne Bernard Lachaise. Il s’agit de ceux qui ont demandé des certificats après la guerre pour obtenir une carte de combattant volontaire de la Résistance, or tous n’ont pas entrepris la démarche. » Notamment les familles de disparus, et les femmes. Ces chiffres sont donc à relativiser mais donnent un ordre de grandeur : entre le printemps et le mois d’août, la montée en puissance est réelle. Anne-Marie Cocula, sans parler de prédestination locale, rappelle le lien à d’autres révoltes au cours de l’histoire, depuis celle des croquants au XVIIe siècle. « Le département est orienté à gauche depuis le XIXe, avec un parti communiste puissant, ses militants ont joué un rôle important dans la Résistance à partir de 1941. »
Nuances

La guerre d’Espagne, les accords de Munich et la situation en 1939 apportent quelque modération dans l’engagement de la Dordogne puisque « c’est le Sarladais Yvon Delbos, ministre des Affaires étrangères, qui fait pencher le gouvernement Blum vers la non-intervention dans la guerre d’Espagne. Et tous les parlementaires, à l’exception des deux communistes, votent pour les accords de Munich ». Ces deux députés de Dordogne condamneront le soutien à Hitler et quitteront le parti au début de la guerre, en désaccord avec le pacte germano-soviétique : « une forme de résistance ! », souligne Hervé Chassain.
La force de la Résistance dans le département s’explique aussi par sa configuration géographique, avec une forêt favorable à la constitution de maquis.
Historiens et romanciers
Les écrivains savent raconter des histoires à partir de faits historiques. Il en est ainsi avec Jean-Luc Aubarbier et Les démons de sœur Philomène, récit qui a servi de base au film Ici bas, de Jean-Pierre Denis. Une remise au jour, un rien romancée, qui fait dire à l’auteur : « je fais du faux avec du vrai ». Il puise dans les études d’historiens, dans les témoignages « qui sont la vérité de ceux qui l’ont vécu : nous, les romanciers, notre travail consiste à rendre la vie, à visualiser les situations et sentir le personnage au plus près de soi ». L’auteur a ainsi puisé dans les archives cette fabuleuse histoire de religieuse maîtresse d’un prêtre résistant… et volage, qu’elle trahira pour se venger. L’auteur se réjouit qu’une dame l’ait complimenté pour sa description de la messe de Noël à la cathédrale Saint-Front en 1942, messe à laquelle elle avait assisté… et lui pas, bien sûr. Il exhumera aussi l’épisode de l’exécution de jeunes prisonniers allemands par un réseau de résistance, par vengeance après l’attaque d’un village, « cette fois en changeant les noms, car cette période est encore très présente dans l’esprit des gens ».
Enquête biographique

Les étrangers au Périgord ont joué un rôle essentiel : les premiers chefs de la Résistance sont des juifs, Alsaciens, Espagnols… Leur présence a guidé les recherches de Christian Bélingard, qui a conservé la rigueur des enquêtes journalistiques dans ses ouvrages, pour raconter des personnages qu’il choisit. Il retrouve ainsi José Gonzalvo, qui lui raconte ses aventures de résistance : il mettra sept ans à finaliser le livre publié chez Fanlac, car il va s’attacher à vérifier les informations recueillies. L’homme a fait le chemin de bien d’autres réfugiés espagnols, passé par le camp d’Argelès dans des conditions très difficiles, qu’il quitte pour travailler à l’arrachage de châtaigneraies en Limousin : il y sera arrêté. Destiné à la déportation, il s’échappera et s’impliquera dans le réseau des FTP en Dordogne. Deux autres livres de l’auteur suivront d’autres destins, selon la même méthode. Dont celui consacré à trois résistantes dans les réseaux franco-britanniques notamment, avec une révélation, grâce aux recherches de l’auteur, mettant en cause un grand résistant du Limousin.
Combats d’hier et d’aujourd’hui
Pour Romain Bondonneau, touche à tout revendiqué, l’histoire permet de prélever des éléments, flatteuses de préférence, pour continuer à faire groupe. « C’est une mémoire fabriquée, partielle, partiale, il y a aussi eu des collabos, des inertes, des froussards. On trouve beaucoup de livres sur la Résistance en Dordogne, sur la collaboration c’est plus compliqué… C’est intéressant de voir ce que le Périgord se raconte sur lui-même. Son identité comme terre de résistance repose sur des mythes, dont celui de Jacquou : j’essaie d’explorer des sources littéraires, journalistiques, historiques, pour mieux comprendre notre identité collective. » L’histoire pourrait être tout autre que celle qui nous arrange, et moins belle que pour un festival de la Licra.
Romain Bondonneau constate donc que chacun se saisit de ce qui l’arrange, et « c’est amusant de constater que l’institut de formation de La France insoumise a pris le nom de La Boétie tandis que l’institut Montaigne représente les valeurs ultra-libérales : deux amis du XVIe siècle pour refléter deux opinions diamétralement opposées ! ».
Et, se penchant sur le conflit concernant la déviation de Beynac, il constate qu’opposants et partisans se présentent comme des résistants. « Chacun va réutiliser cette histoire. » Et il se remémore les témoignages de Ralph Finkler auprès des élèves de sa classe du lycée Joséphine-Baker (Sarlat), quand il était question de faire sauter le pont de Castelnaud… d’une époque l’autre !
Méthodologies

Le professeur qu’il est aussi sent que quelque chose se perd chez la jeune génération, malgré les commémorations, « et des tentatives de préserver la mémoire, qui n’est pas forcément l’histoire ». Il évoque le choix du nom de l’actuel lycée Laure-Gatet, à Périgueux, qui n’a pas fait l’unanimité en 1963 : il a fallu attendre 1969 pour que les élèves, parents et associations de résistants aient gain de cause. « On était encore trop proche de cette période, ça dérangeait davantage que Joseph Joubert qui était proposé. » Autre exemple, le nom de Jacquou le Croquant n’était connu que d’un élève de sa classe de seconde. Et un contre-exemple : la formidable mobilisation des élèves lors du baptême du lycée Pré-de-Cordy en Joséphine-Baker, « elle coche toutes les cases d’une idole républicaine ».
Les historiens utilisent une méthodologie précise pour traiter les témoignages, avec des réticences que décrit Bernard Lachaise : « ils sont maintenant très tardifs, des récits de vie faits 40 ans après exigent beaucoup de prudence ». Lui-même a travaillé sur la biographie de Manon Cormier avec quelques notes venant directement d’elle et il a dû s’appuyer sur d’autres sources « et des témoignages indirects sur la Résistance ».
S’inspirer de la réalité
« Qui dit Résistance dit répression, constate Hervé Chassain : c’est ainsi qu’on a envoyé des colonnes en Dordogne, avec un grand nombre de victimes, 900 fusillés, 1 800 déportés… » Et, en retour, l’épuration extrajudiciaire, dite sauvage, a été extrêmement puissante. Bernard Lachaise évoque, en creux, ceux qui n’étaient pas de ce courant-là, « alors même que la représentation locale était de gauche, un seul parlementaire périgourdin ne vote pas les pleins pouvoirs à Pétain le 10 juillet 1940 à Vichy ». Qui se souvient de Camille Bedin, député socialiste de Périgueux, dont une rue d’Excideuil (dont il fut maire) porte le nom ?
« Je cherche à raconter des histoires qui peuvent interpeler le public, ce n’est pas évident de les sensibiliser, il faut des ouvrages qui vont dans les universités, il en faut aussi qui s’inspirent de la réalité », assure Christian Bélingard. « L’historien ne peut pas s’occuper des destins individuels, complète Jean-Luc Aubarbier. Cette période me passionne depuis toujours, plus je vieillis plus je perçois les nuances et la complexité de cette époque. » Et toutes les ambigüités de l’être humain. Il renvoie à ce titre au très subtil roman d’Hervé Brunaux qui retrace, notamment, l’incroyable histoire d’une proche de la milice, à Périgueux, qui cachait aussi des juifs.
Jean-Luc Aubarbier, qui travaille beaucoup sur le nazisme, notamment ses relations avec les religions — des sujets encore chauds — dit ne pas avoir eu à subir de pression quand on lui pose la question de sa liberté d’auteur, en respectant bien sûr le cadre légal. « Aucun de nous quatre n’est omniscient, le métier d’écrire est fait d’humilité. »









