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Patrice Rolli, passeur de mémoire du Périgord

Patrice Rolli historien
Patrice Rolli, historien
HISTOIRE(S). À 52 ans, Patrice Rolli a fait du devoir de mémoire bien plus qu'une passion : une véritable mission de vie. Son dernier ouvrage, 37 vies pour mémoire, s'inscrit dans cette volonté constante de faire revivre celles et ceux que l'Histoire aurait pu oublier. Ce nouveau livre sera présenté vendredi 3 juillet (18h) au musée André Voulgre, à Mussidan.

Depuis des années, l’auteur périgourdin consacre son temps à raconter les destins des résistants de la seconde guerre mondiale, des anonymes, hommes et femmes qui, dans l’ombre, ont contribué à écrire l’une des pages les plus douloureuses mais aussi les plus héroïques de l’histoire de France. Des parcours souvent méconnus, marqués par le courage, le sacrifice et l’engagement face à l’occupant.

Échanger avec Patrice Rolli, c’est entreprendre un voyage dans le temps. Très vite, la conversation glisse vers cette période tragique qui a profondément marqué le pays. Une époque dont les cicatrices restent visibles, particulièrement en Périgord, terre de Résistance où de nombreux héros ont payé de leur vie leur combat pour la liberté. Avec 37 vies pour mémoire, Patrice Rolli poursuit son travail de transmission. Son livre rappelle que derrière les grandes dates et les événements historiques se cachent avant tout des femmes et des hommes ordinaires devenus extraordinaires dans les heures les plus sombres de notre nation. Plus qu’un livre, c’est un hommage.

Au nom de tous les siens

Avant de devenir l’un des passeurs de mémoire les plus investis du Périgord, Patrice Rolli se destinait à un tout autre horizon. Après des études d’histoire, d’ethnologie et d’anthropologie à Bordeaux, il poursuit sa formation en histoire et civilisation à Paris, à l’École des hautes études en sciences sociales. Son ambition est alors de devenir anthropologue. Dans cette perspective, il séjourne en Indonésie, sur l’île de Java, où il mène ses premières réflexions de terrain.

le grand-père de Patrice Rolli André malvault
Le grand-père de Patrice Rolli, André Malvault © Patrice Rolli

Pourtant, son destin prendra une autre direction, à Mussidan, ville profondément marquée par le drame des 52 fusillés du 11 juin 1944. Patrice Rolli a grandi dans l’ombre de cette tragédie sans en mesurer pleinement la portée.” J’ai effectivement grandi à Mussidan, mais je n’avais alors pas pleinement conscience de ce qu’il s’était passé le 11 juin 1944 “, confie-t-il.

C’est à son retour, en 2002, que tout bascule. Face à une mémoire encore très présente dans les familles et dans la vie locale, il découvre l’importance de cette tragédie. “J’ai pris conscience de l’importance de cet événement dans la mémoire collective locale. C’est d’ailleurs le point de départ de tout mon travail d’historien jusqu’à maintenant.” En partant à la découverte de l’histoire des 52 fusillés de Mussidan, il puise également aux racines dans son histoire familiale. Parmi les figures qui ont marqué son parcours, celle de son grand-père, André Malvault, occupe une place particulière : à seulement 19 ans, celui-ci s’engage dans la célèbre Division Leclerc* et participe au combat pour la libération de la France.

Passé familial

Son grand-père André Malvault, le jour de la libération de Paris (25 août 1944) sur le balcon, au milieu à droite © Patrice Rolli
Son grand-père André Malvault, le jour de la libération de Paris (25 août 1944) sur le balcon, au milieu à droite © Patrice Rolli

Depuis cette prise de conscience, Patrice Rolli n’a cessé d’explorer les destins des résistants, des déportés, des fusillés et de tous ces anonymes que l’Histoire officielle a parfois relégués au second plan. Un engagement intellectuel et humain. “Je suis passionné d’Histoire depuis ma plus tendre enfance“, explique-t-il. Une passion qui trouve sans doute son origine dans le parcours exceptionnel de ce grand-père maternel. Évadé de France par l’Espagne pendant la Seconde Guerre mondiale, il rejoint à l’automne 1943 les rangs de la Division Leclerc, alors en formation au Maroc. Avec ses compagnons d’armes, il participe ensuite à l’une des pages les plus symboliques de la Libération : l’entrée des forces françaises dans Paris, le 25 août 1944. Quelques mois plus tard, lors de la libération de Strasbourg le 23 novembre 1944, il fait une rencontre qui changera sa vie : celle d’une jeune Alsacienne qui deviendra sa femme et la grand-mère de Patrice Rolli, “Ce passé familial qui côtoie l’histoire nationale a certainement été déterminant pour moi “, précise t-il.

Son autre grand-père Ernest Rolli qui revient d’un bal clandestin.

Mais l’héritage familial ne s’arrête pas là. Au fil de ses recherches et des récits transmis au sein de sa famille, Patrice Rolli découvre également une autre forme de résistance, plus discrète mais tout aussi révélatrice de l’esprit de l’époque. Son grand-père paternel, accordéoniste, animait clandestinement des bals à Lunas, malgré les contraintes imposées par l’Occupation.

Double regard

son grand-père André malvault le jour de la libération de Paris le 25 août 1944 où il retrouve ses parents
Son grand-père André Malvault le jour de la libération de Paris le 25 août 1944 où il retrouve ses parents © Patrice Rolli

Ces histoires familiales, mêlant engagement militaire, courage quotidien et aspiration à la liberté, ont nourri sa curiosité pour le passé et forgé sa vocation. Elles expliquent en partie pourquoi il consacre aujourd’hui son travail à redonner un visage et une voix à celles et ceux qui ont vécu les heures tragiques de la guerre. Patrice Rolli considère la mémoire non seulement comme un objet d’étude, mais aussi comme une histoire de transmission, un héritage familial devenu engagement personnel. Bien avant ses premiers travaux sur la Résistance périgourdine, l’historien s’intéressait déjà aux destins individuels, un intérêt nourri par son parcours universitaire et sa formation initiale d’anthropologue. Le séjour qu’il effectue sur l’île de Java, en Indonésie, marque profondément sa manière d’appréhender l’Histoire. Cette expérience de terrain lui apprend à regarder au-delà des événements collectifs pour s’intéresser aux trajectoires personnelles, aux récits de vie et aux expériences humaines qui se cachent derrière les grandes pages de l’histoire. “Derrière chaque événement historique, il y a des hommes et des femmes, des parcours singuliers qui permettent de mieux comprendre la réalité d’une époque “, dit-il.

Lorsqu’il revient à Mussidan et commence à s’intéresser au drame du 11 juin 1944, cette approche devient le fil conducteur de son travail. Plus qu’une étude des faits, il entreprend de redonner une identité aux victimes de la tragédie. “Le point de départ de tout mon travail a été de remettre un visage et une histoire sur les victimes du 11 juin 1944, qu’il s’agisse des maquisards ou des otages fusillés. Je ne voulais pas que ces hommes restent de simples noms gravés sur une stèle ou un monument. Je voulais comprendre qui ils étaient, comment ils avaient vécu et ce qui les avait conduits à leur destin tragique”. Depuis lors, cette quête de l’humain derrière l’événement historique reste la marque de fabrique de ses recherches.

Des rencontres marquantes

conférence la Roche Chalais
Conférence à La Roche-Chalais © Patrice Rolli

Les archives constituent une source indispensable pour l’historien, mais elles ne suffisent pas à elles seules à faire revivre le passé. Tout au long de son parcours, il a accordé une place essentielle aux rencontres avec les témoins et leurs descendants. Parmi les souvenirs qui l’ont le plus marqué figure celui d’un ancien maquisard présent dans les rues de Mussidan le 11 juin 1944. Des années après les événements, cet homme l’avait contacté pour lui demander ce qu’étaient devenus les prisonniers allemands capturés après les combats de la gare.

Patrice Rolli avait immédiatement compris que cette question dépassait la simple curiosité historique. Derrière ces mots se cachait probablement le poids d’un souvenir ou d’un secret porté durant toute une vie. Ces prisonniers avaient été exécutés le lendemain des combats et reposeraient encore aujourd’hui dans une sépulture clandestine située dans un bois, près de Bergerac. Cette rencontre lui a rappelé combien les guerres laissent des blessures qui ne s’effacent jamais totalement.

Albert Laborie au mémorial de la resistance à St Etiene de Puycorbier
Albert Laborie au mémorial de la résistance à Saint-Etienen de Puycorbier © Patrice Rolli

Une autre histoire l’a profondément bouleversé : celle de Paul Fauriaux. Le soir du 11 juin 1944, ce dernier devait être fusillé parmi les otages de Mussidan. Un soldat allemand, vraisemblablement un Alsacien incorporé de force dans l’armée allemande, décida pourtant de le sauver en le faisant discrètement passer dans le groupe des hommes destinés à être libérés. Mais lors du comptage final, les responsables de la *Sipo-SD constatèrent qu’il manquait un condamné. Pour rétablir le nombre prévu, ils allèrent chercher un autre homme parmi ceux qui devaient être épargnés. Paul Fauriaux survécut, mais au prix de la mort d’un autre innocent. Toute sa vie, il porta le poids de cette tragédie. Cette histoire illustre à elle seule toute la complexité humaine et morale de la guerre.

Dimension profondément humaine

L’historien évoque également avec émotion ses rencontres régulières avec Hubert Faure, l’un des deux Périgourdins du célèbre *commando Kieffer qui débarqua sur les plages de Normandie le 6 juin 1944. Au-delà de la figure héroïque, il a découvert un homme d’une grande humilité, profondément attaché à la transmission de la mémoire. Ses récits donnaient un visage et une voix à des événements souvent racontés uniquement à travers leur dimension militaire.

M. Laborie ancien résistant, avec son fils Gerard © Patrice Rolli

Au fil des années, ces témoignages ont renforcé chez Patrice Rolli une conviction profonde : l’Histoire ne se résume pas aux dates, aux batailles ou aux grands événements, “elle est avant tout faite d’hommes et de femmes, de destins individuels, de courage, de drames, de remords et parfois de hasard, c’est cette dimension profondément humaine que je m’efforce de préserver et de transmettre à travers mes recherches et mes livres”, rappelle-t-il.

Un travail de terrain qu’il estime aujourd’hui impossible à reproduire dans les mêmes conditions. Le temps a fait son œuvre. Au mois de mars dernier, Albert Laborie, dernier maquisard de la Double et l’un des tout derniers de Dordogne, s’est éteint à son tour, rejoignant symboliquement ses compagnons de “l’armée des ombres”. Une disparition qui marque la fin progressive d’une génération dont la parole constituait une source historique irremplaçable.

Un travail de mémoire à poursuivre auprès des nouvelles générations

Patrice Rolli considère que le travail de mémoire auprès de la jeunesse demeure une nécessité. Il tient d’ailleurs à saluer l’engagement des enseignants d’histoire qui œuvrent quotidiennement pour transmettre ces événements à leurs élèves. À travers des projets pédagogiques souvent remarquables, ils contribuent à maintenir vivant le souvenir de cette période. Selon lui, les jeunes s’intéressent à l’Histoire dès lors qu’elle leur est racontée de manière concrète et incarnée. C’est précisément l’approche qu’il privilégie lors de ses interventions. Plutôt que de se limiter aux dates ou aux faits, il s’attache à raconter des destins, à faire revivre les lieux et à replacer les événements dans leur contexte humain. Une démarche qui trouve un écho particulier auprès des élèves du collège de Mussidan.

Patrice Rolli devant le monument rue Raoul Grassin à Mussidan avec des éléves de 3e
Patrice Rolli devant le monument rue Raoul Grassin à Mussidan avec des élèves de 3e © IBF

Ces derniers jours encore, Patrice Rolli les a accompagnés sur les lieux mêmes où se sont déroulés les événements du 11 juin 1944. À la gare, puis devant le monument aux fusillés, il leur a raconté l’histoire de celles et ceux qui ont vécu ces heures tragiques. Pour lui, la transmission de la mémoire passe avant tout par l’émotion, la proximité et la compréhension des parcours humains. C’est ainsi que l’Histoire cesse d’être un simple récit du passé pour devenir une expérience vivante, capable de parler aux générations d’aujourd’hui.


* Sipo (Sicherheitspolizei) : police de sûreté allemande, qui comprend notamment la police criminelle (Kripo) et la police politique (Gestapo)

* Le Commando Kieffer est une unité militaire française de la Seconde Guerre mondiale, intégrée aux forces britanniques, et restée célèbre pour avoir participé au Débarquement de Normandie.

• Un rendez-vous à ne pas manquer : la reconstitution historique de la célèbre attaque du train des milliards de la Résistance (26 juillet 1944), à Neuvic, dimanche 26 juillet à partir de 15h.

37 vies pour mémoire : Patrice Rolli éclaire le drame d’Espinasse

Dans son ouvrage 37 vies pour mémoire. Résistance, trahison et répression en Dordogne (Saint-Germain-du-Salembre 27 juillet 1944), l’auteur et historien Patrice Rolli revient sur l’un des épisodes les plus tragiques de l’histoire de la Résistance en Dordogne. Le 27 juillet 1944, à Saint-Germain-du-Salembre, 37 personnes — 32 maquisards et cinq civils — trouvent la mort lors du massacre d’Espinasse. Cette opération répressive est menée conjointement par la Sipo-SD, communément appelée “Gestapo “, le 90e régiment d’aviation de la Luftwaffe et la Brigade Nord-Africaine. Selon les recherches de l’auteur, l’attaque a été rendue possible par la dénonciation d’un traître infiltré dans les réseaux résistants.

Considéré comme l’un des plus lourds revers subis par la Résistance périgourdine durant l’été 1944, à quelques semaines seulement de la Libération, ce massacre demeure une blessure profonde dans la mémoire locale. À travers une enquête historique minutieuse et profondément humaine, Patrice Rolli s’attache à comprendre les circonstances exactes du drame. Son travail vise également à restituer l’identité et le parcours des victimes, souvent réduites à de simples noms sur les monuments commémoratifs. L’ouvrage analyse les mécanismes de la répression allemande, les ressorts de la trahison ainsi que les enjeux de la transmission mémorielle, il explore par ailleurs les liens possibles entre le massacre d’Espinasse et l’attaque du célèbre Train des milliards, survenue la veille à Neuvic. Cette opération spectaculaire de la Résistance, qui permit la saisie de plusieurs milliards de francs destinés à la Banque de France, pourrait avoir influencé le contexte sécuritaire et les décisions prises par les forces d’occupation dans les heures suivantes.

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Le professeur Aymeric Buirette Massin et sa classe de 3eB collège de Mussidan © IBF

Rigueur et empathie. Au-delà du récit historique, 37 vies pour mémoire constitue un véritable travail de mémoire. En redonnant un visage aux disparus et en éclairant les zones d’ombre de cette tragédie, Patrice Rolli contribue à préserver le souvenir de celles et ceux qui ont payé de leur vie leur engagement pour la liberté. Derrière chaque nom inscrit dans la pierre, chaque photographie ancienne ou chaque archive sauvée de l’oubli, il ne distingue pas de simples vestiges du passé. Il y découvre des existences entières, des décisions parfois déchirantes et des engagements forgés dans les tourments de l’Histoire, souvent restés dans l’ombre. C’est cette attention à l’humain, presque instinctive, qui traverse tout son travail d’historien. Les faits comptent, bien sûr, mais ils ne suffisent pas. Ce qui le retient avant tout, ce sont les itinéraires de ces hommes et de ces femmes, résistants, soldats, déportés, civils ou anonymes dont les existences racontent, à leur manière, la grande histoire.

À travers ses recherches et ses ouvrages, il s’efforce ainsi de faire plus que documenter le passé : il tente de le rendre à ceux qui l’ont vécu, avec la rigueur de l’historien, mais aussi avec une empathie profonde, comme un devoir envers ceux qui ne peuvent plus témoigner.


Ses autres livres

Le Périgord dans la seconde guerre mondiale en 2012, L’occupation allemande en Périgord en 2015, Un maquis du Périgord dans la seconde guerre mondiale en 2018 et un second tome en 2019, La ligne de démarcation en Dordogne en 2020.

• Ces ouvrages sont disponibles en librairie et sur le site l’Histoire en partage.