De fait, il s’avèrera, à la fin du roman, que le récit sur lequel il s’ouvre s’est passé 20 ans auparavant, que le deuxième scénario se déroule aujourd’hui mais que la rencontre contée en troisième lieu, et qui sous-tend toute la trame puisque c’est son protagoniste principal qui a construit la maison au centre de l’intrigue, s’est faite il y a 50 ans.

Pour synthétiser, un spéléologue amateur croit être l’inventeur un jour de 2025, avec sa fille, d’une grotte ornée. En la quittant, il réalise que les lieux ont déjà été découverts car il existe une trappe dans un boyau à l’écart, ainsi que deux squelettes sur le sol. L’ouverture de la trappe leur permet d’accéder aux ruines d’une maison incendiée 20 ans plus tôt. De fait, il y a été mis le feu par une mère déstabilisée par la disparition durant vingt-quatre heures de l’enfant avec lequel elle avait fui un mari violent et était venue se réfugier dans ce coin perdu du Périgord. Or, cette maison avait été construite 30 ans auparavant par un paysan, encore en vie au moment où la mère et l’enfant se promènent dans les bois, afin de cacher l’accès à une grotte qu’il avait découverte et dont il ne voulait pas signaler l’existence aux autorités culturelles, par peur des récriminations de sa mère.
D’un roman l’autre, il y a un monde
L’intrigue alambiquée et quelque peu déplaisante concernant les paysans périgourdins est prétexte à fournir des descriptions documentées de l’habitat d’une vallée ou d’une grotte ornée en référence bien sûr à Lascaux, le protagoniste spéléologue amateur y travaillant comme simple technicien de maintenance.
Mais comment la Blanche peut-elle publier aujourd’hui des romans Wikipedia et parler en quatrième de couverture de « langue éblouissante » alors que la collection peut s’enorgueillir de compter à son catalogue maints ouvrages de référence dont, qui plus est, La Grande Beune, dont l’intrigue se déroule dans le même secteur géographique ?

Dans ce court chef-d’œuvre d’écriture de Pierre Michon, il n’y a d’ailleurs rien dans la grotte que visite le protagoniste et sa compagne : tout y est blanc, l’homme qui les guide a tout passé au Kärcher. Pour, lui aussi, échapper à la confiscation par les autorités, alors que le protagoniste de Renaud de Chaumaray construira une maison pour en
condamner l’accès.
Quitter la vallée apparaît en réalité comme un livre de recettes, visant à créer des personnages auxquels s’identifier ou qu’on reconnaît parce que familiers : le vieux paysan efflanqué, le jeune paysan malheureux car porteur d’une tache de naissance, la paysanne, mère du premier, arriérée, le père maladroit mais avec un bon fond, la femme violentée, le petit garçon écartelé entre les parents.
Le roman est même sujet à la description de scènes crues ou même tenant du viol, le protagoniste y déployant une brusquerie atavique. « Quand il lui enlève sa culotte, Marion s’accroche aux pitons calcaires autour d’elle (…) un arc électrique gagne son entrejambe (…) des gémissements se mettent à résonner dans la petite salle comme dans une chapelle » – la chapelle Sixtine de la Préhistoire, aurait pu insinuer, tant qu’à faire, l’auteur puisqu’on est proche de Lascaux.
Le nez dans la Blanche
Avec Michon, il aura fallu attendre 30 ans, le délai mis à écrire une suite à La Grande Beune, pour que le protagoniste s’accouple avec Yvonne dans une scierie après un formidable cérémonial préparatoire de plusieurs pages où celle-ci ouvre son manteau et « s’exhibait toujours à deux mains, le pubis tendu » (notre jeune protagoniste reverra, lorsqu’il la prendra, « en un éclair la grotte toute blanche. C’était du lait ».
Surtout, il y aura eu, lors de leur première rencontre dans le bureau de tabac, cette fameuse phrase de la littérature contemporaine disant « je ne crois pas aux beautés qui peu à peu se révèlent pour peu qu’on les invente ; seules m’emportent les apparitions ».
Bref, on termine la lecture de Quitter la vallée un peu dépité – même s’il faut reconnaître le savoir-faire de l’auteur, Renaud de Chaumaray – que le livre ait été publié dans la même collection que La Grande Beune (Les Deux Beune a été publié chez Verdier avant que Michon ne revienne chez Gallimard pour J’écris l’Iliade), alors même, le comble (pas la combe), que l’intrigue se passe vallée de La Beune, et non pas vallée de la Vézère puisque l’épisode décisif se déroule à proximité immédiate du château de Commarque !
• Quitter la vallée, Renaud de Chaumaray, Gallimard, 2025.









