Un souvenir olfactif imprègne tout le livre : Condat, ça sentait le chou. Comme dans toutes les communes où l’on fabriquait du papier, l’odeur soufrée faisait partie du paysage. Tous ceux qui ont connu la “papète” de Condat sur la commune du Lardin, au bord de la Vézère en Périgord noir, racontent l’anecdote puante à un moment ou à un autre. Comme pour beaucoup d’habitants du secteur, cette entreprise contribue à un paysage que connaît bien Clément Bouynet, journaliste trentenaire originaire du Bugue. Il a tenu depuis des mois dans “Sud Ouest” la chronique de sa fin annoncée sans y croire.

Cette histoire d’usine à la campagne, débutée à l’aube du XXe siècle, contenait tous les ingrédients pour noircir les pages d’un livre. Le projet était aussi celui d’Alice Tardien, l’éditrice de la maison Fanlac installée à Aubas, à quelques kilomètres de la papeterie. La fermeture à laquelle personne ne voulait croire, début 2026, précipitait son écriture. “Condat, le géant de papier”, vient de sortir en librairie (160 pages, 23 euros). Il n’est pas imprimé sur ce papier généreux que l’on a longtemps retrouvé chez les grands éditeurs pour les prix Goncourt, sa fabrication étant terminée en France.
Mais, comme dans le célèbre journal pour la jeunesse des années 1970-1980, le fameux Pif Gadget, une pochette d’échantillons patiemment récupérés et découpés, est glissée dans chaque livre.
Du bois au papier
« Depuis que je suis tout petit, j’entends dire que la papeterie de Condat va mal et qu’un jour elle va fermer », se souvient Clément Bouynet. La grande époque avec 1200 employés et de nombreux sous-traitants qui constituaient l’un des plus gros employeurs de Dordogne est révolue depuis longtemps. Au fil des pages, son histoire débute en 1907 avec la famille Gilet qui extrait des produits pour les tanneries et la teinturerie à partir des bois locaux. Elle se reconvertit en 1923 dans la fabrication de la pâte à papier sous le nom de Progil, puis dans le papier dès 1929. Un métier appris petit à petit, dans un marché mondialisé qui subit toutes les crises possibles.

Même la Vézère s’en mêle avec une crue centennale en 1960 qui manque de ruiner l’affaire. Par chance, le dynamisme de la société de consommation de l’époque avec ses brochures publicitaires colorées et ses gros catalogues fait tourner à fond les machines à papier vite remises en service.
L’entreprise familiale, entrée dans le groupe Saint-Gobain, se développe. Mais, il devient de plus en plus difficile de produire une matière première avec les arbres et l’eau du Périgord. Les fibres des feuillus sont mal adaptées et l’industrie papetière ne fait pas bon ménage avec l’environnement. En 1993, la décision est prise d’arrêter la fabrication de la pâte et de l’importer de pays étrangers : elle est plus efficace et surtout moins chère. Finie l’odeur de chou pourri sur les bords de la Vézère ! L’entreprise passe aux mains du groupe irlandais Smurfit, puis dans le fonds d’investissements américain CVC Partners. Il donne vite naissance au groupe Lecta avec le rachat de papeteries en Italie et notamment en Espagne.
Le drapeau rouge sur la cheminée
Clément Bouynet raconte cette aventure industrielle dans un Périgord plus connu pour ses paysages, son patrimoine et sa gastronomie, même si les moulins à papier étaient nombreux sur ses rivières. Elle est indissociable des hommes et des femmes qui y travaillaient durs et n’hésitaient pas à réclamer haut et fort une juste rétribution. Dans ce territoire où le communisme rural s’est ancré, en 1936, les grèves du Front populaire sont aussi actives que dans les bastions ouvriers du nord. « La plupart des grévistes n’ont peut-être pas lu Marx et Engels, mais ils sont portés par un espoir. » Les poings sont levés sur les photos, les ouvrières dansent au son de l’accordéon devant les ateliers, la grève semble joyeuse. Les Condat profitent d’une augmentation de salaires de 30 % et de la semaine de 40 heures.

Deux ans plus tard, un conflit local moins connu éclate en juillet 1938. À cause d’un ralentissement des commandes, l’usine licencie 93 de ses ouvriers. Le drapeau rouge est hissé sur la grande cheminée avec un conflit qui s’enlise. Le tribunal de Sarlat fait évacuer l’usine occupée à cause des produits chimiques. Des centaines de lettres de licenciement sont envoyées. Ce look-out, comme on ne dit pas en occitan, dure quatre mois. Tous les ouvriers grévistes ne sont pas repris. « On manque de sources historiques précises, de même que sur la période de la guerre », soupire l’auteur qui s’est surtout appuyé sur le mémoire de Timothée Ranoux, petit-fils du célèbre résistant communiste Roger Ranoux. L’époque restera à creuser.
Les grèves de 1968 se passeront bien plus calmement grâce à une très grosse commande qui permet d’accorder de belles augmentations de salaire, supérieures aux accords de Grenelle. Les syndicats CGT et FO feront par solidarité une « drôle de grève », sourit Clément Bouynet. Ce sera sans doute le dernier consensus chez Condat. La fin d’une période heureuse, pourvoyeuse d’emploi et d’avantages sociaux nombreux. De crise en crise, l’entreprise va se réduire comme un papier de chagrin.
Le début de la fin

Condat apparaît plus souvent à la rubrique sociale avec ses débrayages, ses grèves et la séquestrations de ses directeurs qu’à celle des performances économiques. Ses immenses machines, plus grosses que des rotatives de journaux, produisent du papier réputé. L’intégration dans le groupe papetier Lecta, avec des millions investis dans le matériel les premières années, ne fait pas de miracle face à la hausse du prix de l’énergie et au numérique qui remplace le papier. Une reconversion pour de faire des vignettes autocollantes ne tient pas ses promesses. L’entreprise autrefois prestigieuse, n’est plus qu’un tigre de papier.
En 2023, la vieille rumeur de vente de Condat, voire de faillite, commence à devenir crédible, malgré le silence persistant de la direction du groupe Lecta. Durant des mois, il prend corps sous la forme d’un feuilleton relayé par les syndicats et les médias, avec les élus comme témoins impuissants, malgré leurs efforts. L’épilogue se produit le 27 février avec la vente à une société d’investissement qui ne reprend qu’une poignée d’ouvriers et promet d’autres activités pour cet immense site industriel où les machines ne tournent plus. « Je ne vais pas me lancer dans des prévisions hasardeuses, mais je ne crois plus à l’avenir du papier ici », résume Clément Bouynet, abandonnant son ton parfois facétieux dans ce triste épilogue. Le livre sort alors qu’on ne saura certainement que dans plusieurs années ce que deviendra la page blanche actuelle de Condat.
Soirée lancement au Lardin

Désormais en librairie sous le titre “Condat, le géant de papier”, écrit par Clément Bouynet aux Éditions Fanlac à Aubas, avec des éclairages de l’économiste Jean De Beir et de l’historien Olivier Deloignon, le livre raconte de l’intérieur cette longue et, parfois, douloureuse histoire. Un glossaire sur les termes de papeterie, une chronologie de l’histoire et un index des noms des acteurs de cette épopée en font déjà un livre de référence. Des photos de toutes les époques et des illustrations du dessinateur périgordin Troub’s en font un ouvrage agréable même à feuilleter.
Ce récit est incarné par des “vrais gens”, comme dit le journaliste : des témoins qui ont vécu cette histoire de l’intérieur. Des anciens aux plus jeunes, la fermeture de cette usine qui fut nourricière pour bien des familles durant plus d’un siècle, est un moment historique.
Ils seront sans doute nombreux à venir à la rencontre avec l’auteur et l’éditrice, pour le lancement local du livre au centre socioculturel du Lardin, 19 avenue Georges-Haupinot, vendredi 24 avril à 18 h 30. Entrée libre suivie d’un apéritif. D’autres rencontres organisées par Fanlac se dérouleront à travers toute la Dordogne dans les semaines à venir.









