
Le peintre et écrivain fait dialoguer l’art et l’Histoire, les paysages et les souvenirs, pour redonner une présence à celles et ceux qui ont vécu ces heures tragiques. Cette démarche sensible est portée par le solide lien de l’artiste à sa terre, et par une conviction : la peinture peut, elle aussi, devenir une sentinelle de la mémoire et transmettre aux générations futures l’émotion d’un passé qui ne doit pas s’effacer.
Installé à Notre-Dame-de-Sanilhac, Jean-Michel Linfort est aussi un ancien haut fonctionnaire français profondément attaché à ses racines périgourdines. Il nourrit sa créativité aussi bien sur la toile que dans l’écriture, comme en témoignent ses derniers ouvrages, Anges gardiens et zones grises et La république buissonnière parus aux éditions Les Livres de l’Îlot. Il le reconnaît volontiers : évoquer les heures sombres de la Seconde Guerre mondiale en Périgord, c’est raviver une mémoire douloureuse, faite de violence, de courage, de sacrifices et de destins brisés.
Saisir l’humanité de l’Histoire

Derrière les archives et les photographies demeurent des vies meurtries, des souvenirs familiaux et des blessures que le temps n’efface pas. Historiens et photographes, parmi lesquels Henri Cartier-Bresson, ont contribué à faire vivre cette mémoire de la Résistance et de la Déportation en Dordogne. Mais comment la peinture peut-elle, à son tour, témoigner de cette tragédie ? Comment donner forme à l’indicible, traduire la souffrance sans trahir la réalité ? Car peindre la guerre, ce n’est pas seulement représenter l’Histoire : c’est tenter d’en saisir l’humanité, la douleur et les silences, là où les mots parfois ne suffisent plus. « En m’appuyant sur des archives à la noirceur absolue, j’ai usé d’un médium et d’un cadre narratif revisités. Sous l’angle de l’approche esthétique, j’ai été à la recherche du frémissement de la lumière, de la couleur qui brûle et du mouvement qui déborde. »

En Périgord, des artistes ont tenté de relever ce défi. Roger Chapelet, Jean Vauthier, Alain Carrier, Charles Nicolle ou encore Maurice Albe ont, chacun à leur manière, laissé des traces de leur rapport à la guerre et à son histoire. Leurs œuvres, leurs illustrations et leurs témoignages constituent un héritage artistique qui mérite d’être mieux connu et reconnu. Elles appartiennent pleinement à l’histoire culturelle du territoire et contribuent à raconter la guerre autrement. C’est dans cette filiation, et avec un hommage discret à ces artistes, que s’inscrit le travail de Jean-Michel Linfort. « De même que la poésie prit le maquis, selon Éluard, j’ai rêvé que l’acte de peindre puisse se mêler à l’histoire d’un territoire qui a arraché sa Libération », confie-t-il.
Cheminer ensemble
Peindre un événement que l’on n’a pas soi-même vécu est une démarche singulière. L’artiste regarde le passé avec les yeux du présent. Il rassemble des traces, s’imprègne de documents, interroge les lieux et tente de faire naître une émotion qui puisse rejoindre celle du visiteur. Son pinceau ne restitue pas le passé à l’identique : il en propose une lecture sensible, consciente de la distance qui nous sépare des événements. L’historien établit les faits, confronte les sources et éclaire les circonstances. Le peintre, lui, explore ce que les images peuvent encore éveiller en nous : une inquiétude, une compassion, un sentiment de perte, parfois une forme de gratitude envers celles et ceux qui ont résisté. Ces deux démarches, différentes mais complémentaires, peuvent alors faire chemin ensemble.
La peinture devient ainsi une autre sentinelle de la mémoire. Elle ne prétend pas tout dire, encore moins effacer la douleur. Elle cherche plutôt à empêcher que l’indifférence et l’oubli finissent par recouvrir les traces de cette histoire.

• L’exposition Le Périgord, Terre ardente de la Résistance – La peinture pour mémoire est à découvrir jusqu’au 19 décembre au musée André-Voulgre, à Mussidan. Le musée accueille le public du lundi au vendredi, de 9 h à 12 h et de 14 h à 17 h. Tarif d’entrée : 2 euros.









