”La dame d’Aquitaine“ : tel est le titre qui a déjà été donné par la presse à Anne-Marie Cocula. L’historienne, ancienne présidente de Bordeaux III, ancienne vice-présidente du Conseil régional en charge de la culture, pourrait, de fait, faire elle-même, telle une icône, l’objet d’un culte tant elle reste sollicitée pour donner des éclairages sur les contextes dans lesquels les textes de nos grands auteurs aquitains ont pu être produits ou pour analyser le sens d’écrits passés à la postérité.
Elle publie en septembre un nouvel ouvrage sur La Boétie et Montaigne, coédité par Memoring et les Éditions du Ruisseau – elle a déjà donné à celles-ci de très beaux textes sur l’histoire de la rivière Dordogne. BIEN en Périgord a eu la chance de rencontrer Anne-Marie Cocula dans cette perspective.
Propos recueillis par François BURBAUD

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• F.B. Étienne de la Boétie a 18 ans, 16, dira Montaigne pour excuser sa fougue, quand il écrit le Discours de la servitude volontaire. Comment est-il possible d’écrire aussi jeune un pamphlet d’une telle portée ? Faut-il l’expliquer par l’éducation qu’a reçue La Boétie ?
• A.-M.C. Il y a des choses à préciser. D’abord, on ne sait pas à quel âge exactement La Boétie a écrit. Ensuite, ce n’est pas Le discours, c’est La servitude volontaire. Le terme de discours, c’est Montaigne qui va le placer devant. Mais pour La Boétie, c’est La servitude volontaire. Ce n’est pas un pamphlet, c’est un traité, c’est un manifeste, ou une démonstration. Une démonstration que le jeune La Boétie adresse, j’ose dire, à ses compagnons d’études, et aux membres du Parlement de Bordeaux et aux membres des autres Parlements du Royaume, notamment le plus grand, celui qui a le territoire le plus grand, qu’on appelle le ressort, c’est-à-dire Paris.
C’est en fait un traité ou un manifeste dans lequel La Boétie démontre à ses semblables, de toutes conditions, qu’ils ont choisi de perdre, qu’ils ont aliéné, qu’ils ont perdu leur liberté pour se mettre au service de grands personnages et qu’ils sont tributaires d’une pyramide hiérarchique qui, à son niveau le plus élevé, donne naissance au tyran que nous appelons le dictateur.
• Vous avez dit ou écrit que c’est la répression des gabelous de 1548 qui a motivé la rédaction du discours, même si Montaigne ne fait pas le lien…

• S’agissant de la révolte contre la gabelle, on parle de la révolte contre ceux qui sont chargés de l’instaurer dans des provinces du littoral atlantique jusqu’alors exemptées de l’impôt sur le sel puisque productrices de marais salants. Les rois de France ayant besoin d’argent étendent la gabelle dans les provinces maritimes avec obligation de s’approvisionner à des greniers à sel.
Donc, l’idée des rois de France – on se trouve à la fin du règne de François Ier –, c’est de faire rentrer de l’argent et d’étendre leur autorité sur des provinces éloignées. À Bordeaux, en août 1548, la révolte prend des proportions tragiques. Elle se traduit par le massacre du représentant du roi, Tristan de Monin. Montaigne assiste à l’âge de 15 ans à ce massacre qui se déroule rue des Ayres.
Après, bien évidemment, la répression orchestrée par François Ier puis son successeur Henri II sera terrible et va peser sur une génération de Bordelais notamment sur le père de Montaigne, Pierre-Étienne, qui était jurat*. Cette répression va aussi peser sur les membres du Parlement de Bordeaux qui vont être privés pendant un certain temps de leurs fonctions et remplacés par des collègues venus de Paris et de Toulouse. Donc, la ville est punie, elle paie très cher et, surtout, elle doit héberger les gens de guerre. On va descendre toutes les cloches des églises, les empêcher de sonner parce qu’elles ont appelé le tocsin de la révolte.
La Boétie lui-même ne fait pas directement allusion à cette répression royale, mais il faut savoir que ces révoltes de la gabelle ont eu lieu en 1545 en Périgord, notamment à Sarlat, sa ville natale. Ce qui importe, c’est que finalement ce manifeste, quand La Boétie l’écrit, va trouver parmi les jurats et les membres du parlement des oreilles très attentives parce qu’en fait il les décrit comment asservis à un pouvoir autoritaire qui les a privés de liberté.
• Peut-on qualifier le Discours de texte élitiste ? Vous montrez en effet qu’il s’adressait à ceux qui étaient “bien nés”, ceux qui dépassaient les autres et que La Boétie se donnait en quelque sorte une mission d’éclairage des gens de sa catégorie sociale.
• S’agissant seulement des jeunes garçons, c’est vraiment un tout petit pourcentage, leur instruction n’inclut pas simplement l’écriture, pas simplement la lecture, mais aussi la connaissance et la compréhension de l’Antiquité. La Boétie, entre 15 et 20 ans, acquiert une science de la mythologie, du grec, du latin, qui apparaît extraordinaire, ça veut dire qu’on applique des méthodes pédagogiques qui à l’heure actuelle seraient jugées largement insupportables puisque le petit Montaigne a 6 ans quand il entre avec ses deux frères cadets au collège de Guyenne. Sa langue maternelle, c’est déjà le latin il a eu, pour l’élever, un précepteur allemand qui lui parlait uniquement en latin. Mais finalement, cette noblesse de robe se distingue des autres par ce capital intellectuel, à en juger par les contemporains de Montaigne et de La Boétie, je pense par exemple aux poètes de La Pléiade, qui ont fait leurs études à Paris en même temps que La Boétie, je pense à Ronsard, je pense à Duvelet, ont une culture exceptionnelle mais sont très peu nombreux.
La Boétie, maître-ami de Montaigne
• Par ailleurs vous avez montré que Montaigne et la Boétie durant les six années qui séparent leur première rencontre de la mort de la Boétie n’ont pu se rencontrer en raison des déplacements de l’un ou de l’autre, très longs à l’époque, que sur une période de trois ans et pourtant leur amitié sera définitive à la suite de cette rencontre de 1557 dont parle Montaigne dans Les Essais…
• Il faut savoir que la Boétie entre au Parlement de Bordeaux avec une dispense d’âge. Il entre au Parlement de Bordeaux, on va dire un peu pistonné par la famille de sa mère qui est originaire de Sarlat : les Calvimont, notaires à l’origine. Sa mère, qui est noble, s’appelle Philippe de Calvimont. La Boétie a comme prédécesseur un lettré qui s’appelle Lur Longa dont la famille est domiciliée à côté de Mussidan – Lur Longa a quitté le Parlement de Bordeaux pour aller au Parlement de Paris. La Boétie fait une belle entrée au Parlement de Bordeaux. Il est très lié notamment au milieu humaniste de cette période-là et, tout jeune, s’est déjà fait une réputation. Du côté de Montaigne, né trois ans après lui, en 1533, cette réputation-là n’est pas acquise. Les Eyquem ne sont pas les équivalents des Calvimont, et puis Montaigne a commencé par une Cour de justice qui était subalterne, inférieure au parlement de Bordeaux, c’est ce qu’on appelle la Cour des aides : la Cour créée à Périgueux pour la collecte des impôts indirects aura une existence éphémère, et on va la transférer à Bordeaux. Ses magistrats, une quinzaine, sont intégrés dans le parlement avec des rémunérations supérieures aux autres membres. Donc, Montaigne rentre au parlement de Bordeaux sur la pointe des pieds, avec grande difficulté. Je pense que le salut pour lui viendra de son amitié avec La Boétie. Le dialogue qui s’instaure entre eux, avant d’être le dialogue des Essais et la Servitude volontaire, est un dialogue poétique. On a des poèmes latins de la Boétie : les poemata. Ceux qu’il écrit à ses collègues, et notamment à Montaigne, sont les plus longs. La Boétie apparaît comme un maître d’école, comme un censeur pour Montaigne, auquel il reproche sa vie dissolue.

• À cet égard le titre de votre ouvrage à paraître en septembre n’est pas anodin puisqu’il restitue, en nommant d’abord La Boétie, la prééminence de La Boétie dont vous parlez. C’est donc La Boétie qui est connu et fait figure de modèle, n’est-ce pas ?
• Tout à fait, et c’est La Boétie qui au parlement de Bordeaux, quand ils y sont ensemble, est chargé des missions importantes. Ils sont dans une période politique compliquée sur le plan de la diplomatie et sur celui de la monarchie française puisque, en 1559, Henri II meurt lors d’un tournoi. À la suite de cette mort, on a la succession des règnes des enfants qu’il a eus avec Catherine de Médicis, c’est-à-dire Charles IX, puis son frère François II, puis Henri III. Or ni Charles IX, ni François II, ni Henri III n’auront d’héritier masculin. Donc, à partir de ce moment-là, la Monarchie va se trouver dans un torrent d’inquiétudes pour gérer la succession de ces derniers Valois. Elle coïncide avec l’extension de la Réforme protestante en Europe, notamment en France. La réforme protestante en Guyenne est incarnée par une très grande maison noble, c’est la Maison d’Albray et, finalement, c’est l’héritier de la Maison d’Albray, le fils de Jeanne d’Albret et du premier prince de sang, Antoine de Bourbon, qui va devenir le premier roi protestant en France. C’est le futur Henri IV.
Amitié sincère
• Pardonnez-moi, je sors un peu du contexte historique, mais comment considérez-vous pour votre part la nature de la relation entre les deux – cette « vertueuse et sincère amitié qui n’en reste que quelques vieilles traces en la mémoire de l’antiquité » fait dire Montaigne à la Boétie sur son lit de mort ? L’un de vos collègues, un sociologue cependant, Philippe Desan, a imaginé que cet amour platonique entre les deux a occulté l’intérêt de Montaigne pour l’épouse de son ami…
• On va quitter le roman, ce qui est sûr c’est que l’homosexualité qu’on leur a beaucoup prêtée, Montaigne lui-même l’a condamnée et quand on lit à la fois les poèmes de La Boétie et les références poétiques de Montaigne, on se rend compte de leurs appétits pour le genre féminin. Ce qui est très important malgré tout, c’est qu’ils sont nourris l’un et l’autre de ce capital d’une amitié héritée de l’Antiquité.
Ils veulent l’un et l’autre passer à la postérité à la façon des grandes amitiés de l’Antiquité et de celles finalement que l’on peut trouver parmi leurs contemporains.
• Concernant le destin de l’ouvrage lui-même Le Discours, vous vous rappelez que Montaigne a préféré proposer au public, à son lectorat, Les 29 sonnets de la Boétie et vous rappelez que condamné par le parlement de Bordeaux Le discours est livré aux flammes en 1579 juste avant la première édition des Essais.

• D’abord ce qui le caractérise c’est la brièveté. C’est un texte très bref, admirablement écrit, et c’est en cela que c’est un manifeste. C’est un texte où l’éloquence, les images, les mythes l’emportent finalement. Ils sont l’effet de la volonté de La Boétie de persuader ses contemporains.
Alors, ce texte, pourquoi Montaigne ne l’a pas publié ? Lorsqu’il se met à écrire ses Essais, Montaigne – La Boétie est mort en 1563 – commence à écrire dix ans après et, entre-temps, en 1572 et même avant, il y a eu les guerres de Religion et les grands massacres de Paris, le fameux massacre de la Saint-Barthélémy. C’est à ce moment-là que les protestants en France, en Europe vont s’approprier le texte de La Boétie pour désigner comme tyrans les rois de France, Charles IX et Henri III, en compagnie de leur mère, Catherine de Médicis. On se trouve alors devant ce courant des monarchomaques, ceux qui cassent, détruisent les fondements de la monarchie et le texte va circuler de façon clandestine dans toute l’Europe réformée. Montaigne va s’abstenir de l’insérer dans Les Essais à la fin du chapitre de l’amitié. J’ai acquis la certitude par mes recherches, que les risques étaient non pas pour Montaigne mais pour le libraire bordelais, Simon Milange. On brûle des imprimeurs qui ont publié des ouvrages interdits. Quand Montaigne publie Les Essais en 1580, les deux premiers livres des Essais – il va d’ailleurs les offrir au roi Henri III –, il va se déplacer au château de Saint-Maur. Mais Le Discours ayant été brûlé devant le Parlement de Bordeaux, place de l’Ombrière en 1579, il n’a pas pu l’y mettre. Il ne risque rien, pourquoi ? Pour une raison très simple, c’est que nous sommes déjà à l’aube des tractations qui vont se produire pour essayer, puisque Henri III n’a pas de descendance, de trouver une solution qui permette à la Monarchie des Valois de faire le lien avec les Bourbon et les Albret. Donc, c’est une autre histoire qui se joue et en cela la Guyenne ou l’Aquitaine joue un rôle très important. Or, notre ami La Boétie, juste avant de mourir, a participé à la première élaboration d’un édit de pacification. On n’en est pas encore à l’Édit de Nantes mais il est rédacteur d’un des premiers édits de pacification. Ça se passe en Agenais pour éviter les violences qu’on appelle iconoclastes – les iconoclastes cassent les statues, etc. Pour éviter cela, La Boétie va avec l’homme de guerre qui l’accompagne, qui est chargé de pacifier, travailler sur la thématique d’une pacification, ce qu’on appelle une concorde, pas la tolérance. Tolérance est un terme qui ne correspond pas à ce moment-là alors que la concorde, c’est l’idée de préserver l’unité religieuse dans l’attente d’un concile qui trouvera une solution théologique. En attendant on permettra sous surveillance l’exercice des deux religions en désignant un établissement pour la célébration du culte protestant et pour le culte catholique. Donc l’un des premiers édits de concorde a pour rédacteur et pour juriste Étienne de La Boétie.
• On va revenir sur le destin de l’ouvrage mais comme vous avez évoqué la brièveté du discours je voulais faire une parenthèse littéraire parce qu’on peut s’empêcher de rapprocher deux styles d’écriture des deux auteurs, à lire Le Discours et notamment la lettre de Montaigne à son père dans laquelle il relate la mort de son ami, on trouve une similitude tellement les deux sont percutants.
• Je pense qu’effectivement la contribution essentielle ce sont Les Essais. On ne peut pas comparer, en termes littéraires ou philosophiques ce qu’apportent Les Essais et le Discours. Les Essais, c’est une rédaction entre 1572 et 1592, l’année de la mort de Montaigne. La servitude volontaire c’est quelques mois, une ou deux années, avec peut-être des reprises, d’un tout jeune homme. Ce qui est intéressant, c’est la réflexion philosophique de La Boétie sur la liberté et, en même temps, sur l’aliénation de l’homme. L’un et l’autre d’ailleurs comparent finalement les hommes et les animaux et montrent que même les animaux se sentent captifs, même les animaux refusent justement la captivité alors que les hommes par intérêt se mettent au service d’un tyran, mais par le biais, c’est la structure pyramidale dont j’ai parlé tout à l’heure, de petits tyrans que la Boétie, il n’est pas le premier, pas le seul, appelle des tyranneaux. La constitution de cette pyramide-là rend le manifeste de la Boétie intemporel.
• Oui, parce que finalement si Le discours n’a été publié qu’à partir du moment où il n’avait plus sa raison d’être au XIXe, je crois, comme vous l’avez indiqué, selon vos termes, ne croyez-vous pas au rebond de sa destinée encore aujourd’hui depuis la fin du XXe ? Ne connaît-on pas aujourd’hui des sortes de tyrans dans le mal, dans le monde je veux dire, dont on comprend mal que de larges parties de la population les suivent.
• Bien sûr, il faut faire très attention ! La Boétie est sans pitié pour le peuple obscur, il est sans pitié pour ce qu’il appelle le popula, c’est à dire ceux que l’on intoxique, à qui on fait croire n’importe quoi, c’est pour cela qu’il appelle à la rescousse ceux qu’il appelle les gens bien nés. Ce ne sont pas ceux qui sont marqués par la naissance dans un milieu aristocratique, ce sont ceux qui ont été modelés par l’éducation et par l’instruction et par les connaissances. Ça rejoint exactement Rabelais et l’histoire de l’abbaye de Thélème. Bien né, cela veut dire alors bien éduqué alors, bien formé, très bien formé, très, très, bien formé. L’excellence d’une éducation, d’une instruction, d’une formation, des connaissances, ce sont les géants, ce sont les géants de Rabelais dont La Boétie est à cet égard un magnifique porte-parole.
Montaigne l’est moins parce qu’à la différence de La Boétie, a vécu des expériences politiques qui l’ont ramené à une certaine raison où s’est exercé son doute. Tel n’est pas le cas de La Boétie qui meurt bien trop tôt, bien trop jeune et qui est toujours porteur de cet enthousiasme.
• À propos justement de la mort de l’un et de l’autre et de ce qui peut être fait aujourd’hui en leur mémoire, il y a une actualité patrimoniale que vous pouvez être amenée à suivre en tant que présidente du comité scientifique mis en place pour le projet de création d’un centre d’interprétation à Saint-Michel de Montaigne.

• Je pense qu’il le faut, c’est une nécessité, surtout à l’heure actuelle où finalement la ligne de démarcation entre le vrai et le faux est devenue de plus en plus floue. On nous prépare gentiment, je dirais, à une ignorance douce. Donc, là, attention, esprit critique avant tout. Et quand on regarde la formation et les doutes propres à Montaigne, on se dit qu’il ne faut absolument ne pas perdre de vue cet angle d’attaque.
* Les jurats sont les membres élus d’un corps municipal et les parlementaires ou conseillers du roi sont désignés pour le représenter au sein des parlements du royaume.








