Accueil BIEN commun Le secret du Périgord ? Comme un coin à champignons !

Le secret du Périgord ? Comme un coin à champignons !

Hélène Lafaye Fouhéty © Rudi Molleman
TERRITOIRE. La géographe Hélène Lafaye-Fouhéty sera parmi les experts du colloque organisé par la Shap pour déterminer la part de rêve et de réalité qui façonne l’identité du Périgord.

La Société historique et archéologique du Périgord, la Shap, créée il y a 152 ans, organise un colloque événement pour discuter de l’identité de son territoire. Le 10 octobre, une dizaine d’intervenants seront réunis à la médiathèque de Périgueux pour plancher sur ce sujet. Parmi eux, Hélène Lafaye-Fouhety, géographe, enseignante en classes préparatoires aux grandes écoles à Limoges. Elle est périgordine, a longuement travaillé sur l’attirance des Britanniques pour la Dordogne et a coécrit plusieurs livres sur le patrimoine et les richesses du Périgord. Elle parle de sa double vie avec un certain humour.

• Vous semblez viscéralement attachée au Périgord de vos origines. Expliquez-nous pourquoi.

Le premier lien, c’est mon enfance, avec de la famille à Lanouaille et à Fossemagne, très impliquée dans la vie publique et associative. J’ai beaucoup parcouru le Périgord avec mes parents.

J’y reviens souvent, car j’ai gardé la maison de mes grands-parents. On ne voit bien le Périgord qu’en allant vivre ailleurs : j’ai l’attachement de tous ceux qui n’y travaillent pas ! Je n’y vois que les bons côtés. Je ne descends jamais dans la vallée de la Dordogne l’été, parce qu’il y a trop de touristes. J’y vais hors saison. Je préfère mon territoire un peu à l’écart, vers le Périgord Vert. Durant l’année, je vis en Haute-Vienne où je connais bien aussi les problématiques de la vie rurale avec l’enclavement et l’utilisation de la voiture.

• Quel portrait dressez-vous du Périgord ?

D’abord avec une image. À l’entrée des villages, on trouve des panneaux en français et en occitan : celui en français qui a souvent été retourné par les agriculteurs ou les gilets jaunes, pas celui en occitan. C’est assez révélateur d’une identité réelle ou construite. On crée son identité en étant contre.

• Est-ce le côté Jacquou le croquant qui est souvent mis en avant en Périgord, même si c’est un personnage imaginaire ?

Je vois d’autant plus ce prisme-là quand je suis à Fossemagne près de la forêt Barade, là où Eugène Le Roy l’a imaginé. Beaucoup de gens ont le sentiment d’être des descendants de Jacquou. Les plus anciens ont connu le tournage du film à Fanlac.

• Vous parlez des panneaux en occitan : que représente cette langue locale, fait-elle partie de l’identité du Périgord ?

Il y a une vraie question de fond, même si je ne l’ai jamais étudiée. Ma grand-mère n’a jamais dit qu’elle parlait occitan, elle disait qu’elle parlait patois. Dans les villages, l’occitan était considéré comme trop bourgeois, ça venait de l’extérieur. Il y a un rapport différencié avec cette langue qui m’interpelle, par exemple avec le succès des concerts de Nadau, qui est du Béarn.

• Entre le sud-ouest et le Limousin, comment le Périgord trouve-t-il sa place ?

En Dordogne, nous sommes coupés entre plusieurs régions. Mais ces dernières années, on constate de plus en plus un arrimage à l’identité sud-ouest qui paraît plus porteuse, plus festive. Je m’étonne toujours de voir arriver des chants basques et des bandas dans les fêtes en Dordogne. Maintenant que le Limousin, qui était une autre région, est arrimé à la Nouvelle-Aquitaine, peut-être que cela a changé la situation du Périgord. Il s’est aussi attribué la paternité d’éléments du sud-ouest, comme dans la gastronomie avec la cuisine du magret qui a été inventée dans le Gers. Mais aucun Périgourdin ne s’est attribué le pâté de pomme de terre du Limousin ! Ici on préfère se démarquer d’une identité limousine auvergnate du centre de la France, avec une envie d’être porté vers l’Atlantique.

• Revenons à cette identité du Périgord. Comment la définissez-vous  ?

La composante principale de cette identité s’auto-construit dans une espèce de mystère, que les autres ne connaissent pas, ne peuvent pas voir, ne peuvent pas sentir. Finalement c’est indéfinissable, l’impression de détenir un secret, comme un coin à champignons qu’on ne révèle pas aux autres ! Elle est aussi là l’identité du Périgord !

• Elle reste pourtant floue, alors qu’il y a débat pour le nom de ses habitants. Périgourdins ou Périgordins défendus par Eugène Le Roy et Pierre Fanlac. Quel est votre choix ?

Hélène Lafaye- Fouhéty coautrice de Sublime Périgord © Rudi Molleman

Je suis restée très longtemps entre la question Périgordin ou Périgourdin. Aujourd’hui j’emploie Périgourdin pour tout. En tout cas ce n’est absolument pas Dordognot ! Ça veut déjà dire quelque chose. Avec Périgourdin, il y a une forme d’élégance, une façon de montrer que Périgueux est une ville différente : la capitale du Périgord, c’est Périgueux. Les visiteurs pensent souvent que c’est Sarlat. C’est compliqué. On est dans un département qui ne veut pas être appelé par son nom administratif et préfère celui de son ancienne province. Il ne sait pas quelle place donner à sa capitale et quel nom à ses habitants. C’est un bon exercice de psychanalyse.

• Alors d’où vient cette formidable renommée du Périgord à l’extérieur ? Vous parlez d’un territoire fantasmé. Pourquoi ?

Les Périgourdins ont l’impression que le monde entier connaît le Périgord. C’est pour eux une certitude comme gravée dans Lascaux. Mais les Britanniques préfèrent parler de la Dordogne. C’est un bon exemple. Au XXe siècle, ils ont projeté ici un territoire d’avant leur révolution industrielle, un pays du bien vivre et des châteaux où l’on mange du confit tous les jours. Ils viennent y rechercher ce qu’ils ont envie d’y trouver : une vie rurale dans une région boisée, la vie autour de la rivière, une qualité de vie du quotidien… Le terme Dordogne génère un imaginaire où l’on place beaucoup de choses. Il a été très bien marketé chez les Anglais avec des émissions de télévision, des affiches, des calendriers, de belles images…

• Le rôle des Britanniques pour l’identité forte du Périgord serait donc important ?

Ils ont participé à cette construction, avec les premiers à s’être installés ici dans les années soixante dans l’immobilier et le tourisme. Ils ont très bien vendu le Périgord à des gens qui ont pu venir investir. Ils ont acheté, souvent cher, des fermes dont personne ne voulait, les ont rénovées avec beaucoup de goût, ils ont sauvé des villages et des écoles… Oui, ils ont renforcé l’image du Périgord.

Quand j’ai travaillé pour ma thèse sur le sujet, avant l’arrivée des lignes aériennes low cost, j’ai rencontré des dizaines d’Anglais. J’ai vu s’installer cette réalité alternative, alors que l’on n’avait pas beaucoup de statistiques… Peut-être parce que des Anglais cherchaient à se cacher du fisc.

• Vous parlez de marketing en Angleterre, mais en France le Périgord s’est vendu comme le pays de l’Homme. Que pensez-vous de ce slogan?

Cette formule dont la paternité a été disputée, va bien au-delà de la Préhistoire. C’est une reconstruction d’un territoire. On continue une légende. C’était une bonne idée, mais j’ignore si on pourrait refaire aujourd’hui ce slogan très genré. Il était très ancré dans les années 80 pour un Périgord qui n’existe plus tout à fait. Les fac-similés de Lascaux ont réussi et ceux qui viennent les voir sont conquis, même en sachant qu’ils ne voient pas des originaux.

• N’y a-t-il pas le risque de faire du Périgord un vaste parc d’attraction et de provoquer du sur-tourisme ?

Une image un peu rêvée du Périgord à La-Roque-Gageac © CDT 24

Le côté toc d’une époque a un peu disparu. Il y a du monde, par moments, comme à Sarlat en plein été, il y a une densité, mais pas une concentration où tout est complètement bloqué. Ça fait baver d’envie les zones du Périgord qui n’ont pas beaucoup de tourisme. L’histoire des couleurs a mis une hiérarchie. Il y a presque un front entre le Périgord blanc et le Périgord vert, face au Périgord noir. Il y a la problématique du temps de transport, et le problème économique des touristes quand ils ont fait le tour des sites du triangle d’or de la vallée. Il faut évidemment continuer à se poser des questions. Qu’est ce qu’on accepte de montrer aux touristes ? Quel est le véritable Périgord ? Par exemple sur les marchés de producteurs de pays, on présente quelque chose qui n’était pas traditionnel : la pratique de manger dehors ensemble sur les places. Il n’y avait pas ce côté qu’on a recrée. On revient à notre problème de coins à champignons.

• Le Périgord pittoresque que vous évoquez n’est-il pas en train de changer ?

Il y avait ce Périgord réel dont je me souviens : quand j’étais au collège de Lanouaille, une partie des filles partait ensuite travailler en usine chez Repetto pour coudre des chaussons. Ça ne les faisait pas rêver comme des métiers du luxe. Nous sommes aujourd’hui sur une ligne de crête entre un pays que l’on imagine et qui se transforme. Il y a aujourd’hui trois députés sur quatre qui sont du Rassemblement national. Il y a un repli sur soi. L’identité du Périgord continue à se construire par rapport aux autres villes de la région et à la vie quotidienne.

– Pourtant, dans vos livres Sublime Périgord et Savoureux Périgord ne continuez-vous pas à vanter un pays fantasmé ?

Bien sûr, j’y participe même en écrivant depuis l’extérieur du Périgord ! N’écrit-on pas pour retrouver des origines ? Le risque est même de faire venir trop de monde ! Ces beaux livres, publiés à Limoges chez les Ardents éditeurs, sont arrivés après une période où il n’y avait plus beaucoup d’ouvrages de ce type. On est repartis dans la veine où les éditions Fanlac avaient sorti, il y a quelques années, de nombreux ouvrages. Elles y reviennent aussi, comme les Éditions du Ruisseau. On est une génération qui s’interroge sur son rapport au territoire.

Le prochain livre, Intérieurs secrets en Périgord, va regarder l’intérieur des maisons en y cherchant comment on l’habite. Nous avons fait un gros travail de recherche avec Marie-Pascale Raynaud, l’ancienne directrice adjointe du CDT.

• Quel est le coin, avec ou sans cèpe, qui vous fait rêver en Périgord ?

Mon préféré, c’est Saint-Léon-sur-Vézère, avec la pierre, la rivière, c’est un concentré de beaucoup de choses que l’on trouve en Périgord. J’ai évidemment un goût pour le Périgord vert et l’est du département… Il y a des découvertes à faire, comme le petit bourg de Saint-Raphaël, près d’Excideuil.

Une journée de colloque, sur le Périgord

Samedi 10 octobre, de 9 heures à 17 heures, l’amphithéâtre de la médiathèque Pierre Fanlac de Périgueux accueillera une série d’intervenants qui aborderont les différentes facettes du Périgord pour mieux définir son identité. Il a été imaginé par Dominique Audrerie, le président de la Shap.

Le matin, interviendront Maïté Etchechoury ancienne directrice des archives de la Dordogne, pour l’histoire de cette identité. Le géographe Michel Favory, professeur à Science-Po Bordeaux évoquera les paysages. Hélène Lafaye-Fouhety, professeure en classes préparatoires, développera l’imaginaire de ce territoire. Nathalie Legrand en charge des métiers d’art à la chambre de métiers, Patrick Palem délégué de la Fondation du Patrimoine et le chercheur Julien Baillemont évoqueront la richesse des métiers d’art et du luxe.

L’après-midi, le galeriste Florent Piednoir dressera un panorama des artistes du Périgord depuis le XIXe siècle. L’éditeur Romain Bondonneau proposera un voyage à travers les écrivains liés à la Dordogne. Thomas McDonald ancien avocat, présentera une bibliographie inédite des publications anglo-saxonnes sur le Périgord. Le journaliste de Sud Ouest Clément Bouynet dessinera un portrait original et très personnel de la Dordogne d’aujourd’hui avec ses réalités.

Pour la conclusion, Bernard Lachaise, professeur d’histoire honoraire de l’université de Bordeaux, apportera son regard pointu de Périgordin aux connaissances encyclopédiques sur la Dordogne contemporaine. À chacun ensuite d’aller chercher ses coins à cèpes.

Entrée libre et gratuite. Renseignements et au 05 53 06 95 88.