À certains moments, derrière la caisse, on peut rencontrer Jean-Luc ou Dominique Delautre, les propriétaires du château de Fénelon. À 76 ans, retraités depuis des années, ils font du bénévolat alors que leurs trois salariés sont occupés ailleurs. « Un château, c’est un engagement complet, on ne vit que pour lui. On ne prend plus jamais de vacances, on ne sort jamais. On doit même éviter les tentatives de cambriolages. C’est comme un esclavage, une prison dorée, on ne pense qu’à lui. Cette construction médiévale, c’est comme un grand vieillard : chaque jour on lui demande t’as mal où. »
À Sainte-Mondane, proche de Sarlat, ce château-fort construit à partir du XIe siècle, qui a vu naître l’écrivain et ecclésiastique Fénelon, a séduit Jean-Luc Delautre, passionné de patrimoine.
« Je suis tombé dedans tout petit. Je suis né dans une ancienne abbaye cistercienne troglodyte en Normandie, ma mère avait un manoir à Miallet en Périgord vert et ma famille une maison dans le Lot. C’était une marotte de visiter des châteaux. En 1989, j’ai découvert cette forteresse à moitié abandonnée, envahie par les ronces et les arbres, et à vendre depuis dix ans. Un notaire m’a dit qu’un Américain voulait l’acheter pour en faire une salle de jeu. J’ai fait une offre au propriétaire et je l’ai emporté. » Il l’a acheté autour de cinq millions de francs (1,4 million d’euros actuels).
« Tout était à refaire »

Ce coup de cœur a changé sa vie. Jean-Luc Delautre vivait à Paris dans une vaste maison, était dans le secteur médical et possédait plusieurs cliniques et des biens de famille. « Je gagnais ma vie », résume-t-il. Il a acheté la forteresse, ses dépendances et 80 hectares de bois et de prairies autour. Il a tout investi à Fénelon pour le rénover et le meubler avec ce qu’il possédait dans les différentes propriétés de famille.
« J’en pleurais de voir dans quel état catastrophique ce château avait été laissé. L’électricité était encore avec des gaines en goudron des années 1920, remplies de termites. Les canalisations étaient en plomb, l’eau coulait de partout. Il y avait quatre chaudières au charbon qui avaient explosé à cause du gel. Les toitures étaient percées et les vitres cassées. Tout était à refaire. À l’intérieur, c’était d’une saleté repoussante, tout avait été saccagé. Les dépendances étaient pleines de vieilles voitures et de ferrailles. Il a fallu tout défricher, on voyait à peine le château».
Il a fait appel à des entreprises réputées du coin et a carrément embauché un maçon à l’année. « Au début j’ai rêvé d’en faire un château-hôtel, mais il aurait fallu casser des murs pour ouvrir des portes et installer des escaliers de secours. Ce n’était pas possible dans un monument classé depuis 1927. On l’a ouvert à la visite dès qu’on a pu en 1991. » Il est alors loin d’être comme aujourd’hui !
Le lit de Fénelon

Le château était quasiment vide. La famille des Salignac Lamothe Fénelon en était partie en 1780. Jean-Luc Delautre se désole de cette histoire. « Ensuite, il y a eu une succession de propriétaires, comme des antiquaires qui ont tout pillé et même découpé des cheminées pour les vendre. L’ancien propriétaire à qui je l’ai acheté, l’avait acquis en viager dans les années 50 à un Grec qui exploitait du liège et y avait installé ses bureaux. La seule chose originale qui restait était le lit de Fénelon qu’il voulait garder, un portrait qu’il avait enlevé et remplacé par une photo sur toile. » Jean-Luc Delautre a dû se battre et payer encore pour garder ces pièces authentiques.
Les beaux meubles, armes anciennes, batteries de cuisine, bibliothèques et objets de curiosité qui font la renommée de Fénelon viennent de ses collections familiales. « Sauf les objets concernant Fénelon que j’ai dû chiner partout, parfois à l’étranger. » Même si l’auteur de Télémaque, évêque de Cambrai et précepteur d’enfants de Louis XIV a très peu vécu en Périgord, ce château a le statut de Maison des illustres et recèle désormais de nombreux objets et livres qui lui sont liés. Le château qui a accueilli 50 000 visiteurs les meilleures années, n’en comptabilise actuellement que 30 000 par an.

Le fils, Jean-Julien Delautre, lui aussi tombé dans la marmite du patrimoine tout petit, est historien de l’art et expert en objets médiévaux. Devenu conservateur du château, il est salarié comme directeur. Il relève le challenge de faire parler de Fénelon en y créant des événements comme des expositions d’art contemporain (avec le sculpteur Costa) ou patrimoniaux (une collection d’épis de faîtage). Le défi est de faire connaître ce château imposant, mais qui se situe à l’écart du triangle d’or du Périgord noir et davantage tourné vers le Lot. Céline, la fille des propriétaires, travaille dans l’édition, mais donne un coup de main pour l’informatique et la communication.
Un fantastique décor de cinéma
Fénelon a un atout avec son architecture impressionnante mélangeant plusieurs époques qui attire les tournages de films et de séries télévisées. De grosses productions comme Le dernier duel de Ridley Scott en 2021 avec Matt Damon et Adam Driver, Fortune de France en 2024 avec Nicolas Duvauchelle et Blandine Bellavoir… Auparavant Roger Vadim y avait tourné Le Vice et la Vertu en 1963 avec Annie Girardot et Catherine Deneuve, il y avait eu Gaston Phoebus en 1978 avec Jean-Claude Drouot, Colinot Trousse-Chemise, le dernier film de Brigitte Bardot en 1973 et une version américaine à grand spectacle de Cendrillon en 1998 avec Drew Barrymore et Anjelica Huston.

Les locations et défraiements versés par les productions de ces tournages permettent de financer les rénovations qui sont un puits sans fonds. Il reste des centaines de mètres carrés de toitures en lauze à refaire, d’innombrables fenêtres à isoler et des travaux partout après chaque orage. Sans oublier une tour effondrée depuis les années soixante par les bangs supersoniques d’avions qui coûtera au bas mot un million d’euros pour être relevée.
La visibilité du site en Périgord noir mérite d’être améliorée. Beaucoup de Sarladais avouent ne pas connaître Fénelon qui est pourtant un site exceptionnel situé à moins de vingt kilomètres de chez eux. Mais ce coin de la Dordogne compte tellement de sites prestigieux que la concurrence y est rude.
Parmi les maisons des illustres

Le château de Fénelon issu d’un premier castrum du XIe siècle, fut un repaire cathare, fut disputé en Anglais et Français, durant la guerre de Cent ans, rénové au XVe siècle avant d’être au cœur des guerres de Religion et solidement fortifié au XVIe siècle.
En Dordogne, le label du Ministère de la Culture Maison des illustres qui signale des lieux et des collections en rapport avec des personnalités, sont au nombre de quatre. Ils sont attribués au château de Fénelon et à celui de Montaigne, à celui des Milandes pour Joséphine Baker et à Hautefort pour le troubadour Bertran de Born.
François de Salignac de la Mothe-Fénelon (1651-1715), alias Fénelon tout court, fut une personnalité très connue à son époque, qui était celle de Louis XIV, mais sa renommée n’est aujourd’hui pas celle d’un Montaigne, le plus fameux penseur lié au Périgord.









