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Avenir de la presse : y croire encore

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PRESSE SOUS PRESSION. Historien de la presse et des médias, Alexis Lévrier a grandi en Périgord noir, où il retrouve régulièrement sa famille. Il sera vendredi 1er mai au cinéma Rex de Sarlat pour une rencontre publique avec Edwy Plenel (Mediapart), après la projection de “Pentagon Papers”. Entretien avec un universitaire lucide et courageux.

Alexis Lévrier a grandi dans une famille d’enseignants passionnés, investis dans la vie culturelle et sociale (Festival de théâtre de Sarlat, société d’art et d’histoire de Sarlat et du Périgord noir). Ce socle éducatif a forgé de solides valeurs pour la poursuite de ses humanités, et le courage de l’historien des médias qu’il est devenu. Il travaille en écoles de journalisme, au contact d’étudiants inquiets de ce qui les attend. « Je me bats avec eux et pour eux, c’est une source de joie et d’espérance. » À l’École normale supérieure (ENS), il dispense un cours “média et recherche” avec Edwy Plenel : le duo sera au Rex à Sarlat ce 1er mai (20h), devant un public étudiant d’un soir.

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Alexis Lévrier, historien de la presse et des médias, essayiste, est maître de conférences à l’université de Reims et chercheur associé au groupe interdisciplinaire sur les processus d’information et de communication (Celsa Sorbonne université). Ce spécialiste de la presse d’Ancien Régime s’est largement ouvert à l’actualité du journalisme, il signe régulièrement des tribunes dans Le Monde, il est sollicité par les radios et télévisions à propos de la réforme de l’audiovisuel public ou de la concentration des médias. Son intérêt pour la presse comme témoin et vecteur de démocratie, ses analyses et prises de position sur le groupe Bolloré ont fait de lui la cible, l’an passé, d’un cyberharcèlement et de menaces de mort (lire encadré). Il observe aussi ce qu’il vient de se dérouler du côté des éditions Grasset. Le journalisme va-t-il se renforcer face au “bollorisme” qu’il décrit ou se dissoudre dans ce groupe « qui entre dans notre quotidien, accède à notre quotidien et informe nos vies, au sens littéral du mot ? ».

Dans le refuge des bibliothèques

Son histoire personnelle avec les médias est complexe, avec un goût familial pour le XVIIIe siècle. « Quand j’ai joué dans “l’Ile des esclaves” de Marivaux avec mon père —professeur de Lettres et de Latin, animateur du club théâtre de l’établissement —, je ne comprenais pas la fin… » Bien plus tard, c’est sa directrice de mémoire de maîtrise sur le théâtre et les utopies qui lui a conseillé de s’intéresser à la presse de cette époque : « Je n’ai trouvé que des questions. Marivaux est un grand journaliste, qui multipliait les masques pour protéger un discours fort. Il s’inscrit dans une méthode, un journalisme d’expression individuelle, un genre qu’on appelait les spectateurs et qui a eu un succès mondial. » Il creuse encore le sujet pour l’inédit d’HDR — habilitation à diriger des recherches — qu’il prépare, passant beaucoup de temps dans les bibliothèques parisiennes, Mazarine, Richelieu, L’Arsenal, « des endroits que j’adore », refuges coupés du monde qui l’ont protégé lorsqu’il s’est retrouvé dans la tourmente.

Convaincu que le journalisme des Lumières a conduit à la Révolution, il découvre exactement l’inverse : les journalistes de l’époque, inféodés au pouvoir, sont des anti-Lumières, « et Voltaire, Diderot, Rousseau, d’Alembert ne se sont pas privés de déverser des torrents de boue sur la presse ». Difficile de se ranger à cette idée aujourd’hui, « c’est ainsi que des numéros spéciaux ont titré “De Voltaire à Charlie, combat pour une presse libre” lors de l’attentat contre Charlie Hebdo ! » Face à une histoire de la presse si complexe, Alexis Lévrier se garde des visions binaires au profit d’une lecture subtile des médias. « Je ne me reconnais pas dans le discours qui consiste à dire que les journalistes sont des marionnettes. »

L’indépendance, la meilleure des protections

Dans l’histoire des médias, l’existence d’un pouvoir économique privé a plutôt libéré la presse du pouvoir politique que l’inverse. Selon lui, la presse est historiquement et structurellement faible en raison du poids de l’État, qui a capté les journaux dès l’Ancien Régime. La IIIe République a donné des protections à la presse : chartes, écoles de journalisme, loi de 1881, carte de presse en 1935 avec des protections individuelles, clauses de cession et de conscience, mais « on n’a pas su protéger collectivement les rédactions ». 

La véritable garantie reste la rentabilité et l’indépendance vis-à-vis des actionnaires : le modèle Mediapart. « L’indépendance absolue n’existe pas, Mediapart est dépendant de ses lecteurs : heureusement ils sont nombreux, c’est la meilleure des solutions. Il y a toujours quelqu’un qui paie, et qui peut faire pression sur la rédaction…» Il observe des rédactions qui travaillent librement : L’informé (groupe Le Monde) a ainsi consacré un article de son premier numéro à Xavier Niel, copropriétaire du groupe.

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Les pressions seraient-elle plus forte en proximité, en région ? Sur le terrain, comme on le dit des maires “à portée de baffes”, les journalistes ont été pris à parti lors du mouvement des gilets jaunes. « On a payé le prix de la crise de la PQR qui n’a pas su prendre le virage du numérique, elle a compté sur la fidélité du lectorat. Mais même le public traditionnel, plutôt âgé, a fini par se tourner vers le numérique. Le retard pris durant la décennie 2010, avec des suppressions de postes et la fermeture d’antennes locales, a éloigné la figure du journaliste. » Avec un support papier, à part de rares publications, qui risque de disparaître, il faut désormais fidéliser le public à partir du numérique.

L’IA, deuxième lame du numérique

Parce que le pouvoir politique s’est toujours mêlé du contenu des journaux, la presse est devenue dépendante. Cercle vicieux : elle se vend moins parce qu’elle en est dépendante, elle en devient plus dépendante parce qu’elle se vend moins…  L’universitaire prône une révision du système d’aides à la presse, « les plus anciennes, les aides postales, datent de la période révolutionnaire et sont attribuées de manière opaque. Il faut des critères plus objectifs, des garanties d’indépendance rédactionnelle ».

De même, les échanges entre commission de la carte de presse des journalistes professionnels et commission paritaire des publications de presse (il faut un numéro de l’un pour avoir l’autre et réciproquement) « aboutissent à ce que France Soir, qui n’est plus celui de Lazareff depuis longtemps, a conservé son agrément…  Aussi bien pour les aides à la presse que sa reconnaissance, on se situe dans cet héritage malsain des liens entre médias et pouvoir politique, qui génère encore des ambiguïtés ».

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Avec l’ouverture des robinets d’infos made in IA, « la réponse doit être européenne, puisque c’est le modèle démocratique européen qui est attaqué, avec un règlement sur la liberté des médias, appliqué à tous les états membres, pour aboutir à une labellisation ». Cela viendrait en plus du projet issu des États généraux de l’information (EGI) en France, « dont le rapport final a exclu les propositions les plus originales et percutantes, notamment le droit d’agrément — pour empêcher qu’un actionnaire nomme un directeur de la rédaction contre l’avis de la rédaction —, ce qui signifie que même les EGI considèrent que l’actionnaire est plus important que le journaliste… ou le lecteur. J’ai le sentiment d’une suite d’occasions ratées. On a encore le temps de construire des digues contre le tsunami qui nous attend.»

Selon Alexis Lévrier, les journalistes eux-mêmes doivent s’impliquer dans une labellisation, à la suite de Reporters sans frontières qui a déjà fait des propositions. Il s’inquiète de voir la presse reproduire des erreurs faites lors du basculement vers le numérique. « On a failli tuer la presse en croyant qu’on pouvait tout rendre gratuit, et l’interactivité a laissé croire que le lecteur était l’égal du journaliste, qu’on pouvait l’insulter en ligne sans même lire l’article. » En pensant que l’IA va seulement supprimer les tâches ennuyeuses, on rejoue une naïveté à l’égard de la technologie : « elle prendra la place des journalistes si on n’y prête pas attention. Et les universitaires font la même erreur, les étudiants sont en train de désapprendre à apprendre».

Éducation et vérification

Ses étudiants, conscients de l’ambiguïté vis-à-vis de l’IA et des réseaux sociaux, manquent d’outils pour surnager dans le chaos informationnel. L’éducation aux médias, prévue par les EGI en formation initiale et continue, constitue une nécessité pour aider les citoyens, tout au long de la vie, à se situer. « L’ENS Paris-Saclay a ouvert un DU avec l’ESJ Lille. J’y ai retrouvé des journalistes qui m’avaient accueilli sur leur plateau et voulaient se former aux nouvelles méthodologie, ils manquaient aussi d’éléments dans l’histoire des médias, mon domaine : cette conscience les honore. À leur âge et avec leur visibilité, ils savent qu’ils peuvent se tromper. »

L’IA appelle une régulation, son développement n’étant pas non plus soutenable d’un point de vue écologique. Dans une telle abondance d’informations, la plupart fausses, la valeur ajoutée des journalistes est d’autant plus importante. Le factchecking (vérification des faits), « est l’éthique même de la presse, dès le XVIIe siècle ; les cellules de fact-checking sont nées durant la Seconde guerre mondiale ». Dans un contexte de menace… et nous y sommes s’agissant de l’écosystème de la presse. « On aura peut-être besoin d’une nouvelle année 1944, l’année zéro, les ordonnances, un grand reset des erreurs et compromissions commises. Si on n’est pas capables de le faire en temps de paix, on risque de passer par une période de grande instabilité – guerre, extrême droite — avant de repartir sur des bases plus saines dans les modèles économiques de la presse. »

Au rang des attitudes lucides, Alexis Lévrier cite le choix du New York Times qui, lors de la première élection de Donald Trump en 2016, et parce qu’il n’avait pas vu cette vague monter, a recruté dans les territoires centraux des États-Unis pour produire des articles de fond… mais Trump a été réélu en 2024 ! C’est aussi la logique du Monde, avec des séries au cœur de notre pays… « Je crois à ce journalisme de proximité, pratiqué par de grandes plumes, de grands médias. L’investigation, l’enquête, le reportage, c’est ce qui fonde le journalisme, ce sur quoi j’ai travaillé — “les spectateurs”, au XVIIIe — dans une attitude distanciée et lucide, un rapport au monde. Tant que des gens y croiront, je ne serai pas totalement désespéré.»

Courageux et déterminé

Son intérêt pour la presse comme témoin et vecteur de démocratie, ses analyses et prises de position sur le groupe Bolloré ont fait d’Alexis Lévrier la cible, l’an passé, d’un cyberharcèlement et de menaces de mort. L’universitaire spécialiste des médias ne pensait pas être un jour pris à parti pour son expertise et s’inquiète pour l’avenir de notre démocratie.

Alexis Lévrier - spécialiste de l'histoire du journalisme pour la sortie de son livre "Jupiter et Mercure"
Alexis Lévrier – spécialiste de l’histoire du journalisme pour la sortie de son livre « Jupiter et Mercure » © Édition Les Petits Matins

« Quelque chose a changé avec Vincent Bolloré : on n’a qu’un précédent en France dans l’histoire des médias, celui de l’industriel François Coty dans les années 1920. Il a profité d’une crise économique et de lecteurs se détournant de la presse. Plusieurs journaux ont changé de mains, il a acheté des titres conservateurs, Le Figaro, Le Gaulois, pour en faire des journaux fascistes. Il a lancé un quotidien populaire, L’ami du peuple, et constitué un petit empire médiatique avec l’obsession d’amener le fascisme en France. Et il a échoué, ruiné. »

Cette connaissance de l’histoire des médias a nourri une certaine confiance en Alexis Lévrier, persuadé que « le juge de paix, c’est le lecteur ». Il constate que le véritable modèle de Vincent Bolloré, c’est Rupert Murdoch et son système recentré sur les médias, en Australie, en Angleterre, aux États-Unis. « Contrairement à d’autres financiers, Vincent Bolloré ne se sert pas de la presse pour d’autres intérêts d’affaires, mais pour une rentabilité d’ensemble, avec des concentrations horizontales et verticales : édition, cinéma, radio, télé, presse, tout cela fait système… Et un financement en sous-mains d’une galaxie d’autres médias : Atlantico, Causeur, L’incorrect, Boulevard Voltaire… Ce qu’on peut faire avec un chanteur, on peut y arriver avec une idéologie ou un produit politique. On dit de Murdoch qu’il a passé sa vie à gagner des élections auxquelles il ne s’était pas présenté…»

Culture de prédation

Alexis Lévrier a contribué à cet essai publié en mars dernier © Éditions du Détour

Alexis Lévrier observe que Vincent Bolloré profite du malaise dans l’audiovisuel public après une série de coupes budgétaires, et de l’incapacité d’agir de l’Arcom… « Toutes les démocraties de l’UE vivent cela actuellement, avec une prédation d’actionnaires proches de l’extrême droite. Le modèle de la démocratie libérale européenne est attaqué de toute part. »

Un combat à mort. « Je l’ai compris en recevant les dernières menaces. » Avec les changements à la tête du JDD, la mobilisation de 99 % de sa rédaction et 40 jours de grève, Alexis Lévrier est intervenu dans divers médias pour soutenir les journalistes. Il a aussi accordé des interviews à l’occasion de la fin de C8. La série d’intimidations reçue à ces périodes est allée jusqu’à une menace de mort trouvée dans son casier à la faculté de Reims, signée d’un “comité 732”, référence à Charles Martel, déjà actif contre d’autres personnalités. Des anonymes ont attaqué sa vie privée, les intimidations touchant notamment son fils, sur les réseaux, et son domicile. « On se sent alors vraiment en danger. »  Visé dans sa fonction, il a bénéficié de la protection de son université. Ses collègues et beaucoup de journalistes l’ont soutenu. Sa plainte a été classée.

« Je me suis rapproché de Reporters sans frontières, où Arnaud Froger a beaucoup compté dans mon combat » en perçant l’anonymat de ceux qui ont menacé Alexis Lévrier sur les réseaux, via une officine spécialisée dans le harcèlement. « Nous avons découvert des gens bien intégrés, pères de famille, qui menacent de mort au nom de la liberté d’expression, des gens qui regardent CNews toute la journée… » Il sait que dans l’histoire de l’extrême-droite la violence verbale conduit à la violence physique. « Les démocraties jouent leur survie, on en est au début. »