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Aux origines d’Inna : essai d’occupation

© S.B.T.
OBSCUR OBJET. Inna Maaímura, artiste travaillé par la philosophie — et inversement —, présente ĀNTI – (n)ĀNTI à l'espace culturel François Mitterrand, à Périgueux. Installé en Périgord, il poursuit depuis 2012 des recherches liées aux obscurités et inscrit cette création dans un cycle “chambres et antichambres”, qui se poursuivra à Domme cet été avec l'exposition Doma Soma Sema.

L’installation in situ explore « des espaces, des textures, des contrastes, qui interrogent, dans un minimalisme formel, la notion de skotos », les ténèbres de l’ignorance : dans un dépouillement radical, l’artiste vise l’essentiel, un résultat brut qui prend toute la place « disponible pour que quelque chose puisse advenir ». Inna Maaímura a la parole fertile, il relie l’art et la philosophie par la question conceptuelle, qui n’empêche en rien une approche sensible. Au-delà de l’allégorie de la caverne, l’artiste philosophe replace l’avènement de l’image et de la représentation artistique. Il établit le rapport entre ombre et disparition, « l’absentement, l’espace vide ». Ce travail sur l’immersion n’est pas sans ironie ou critique : l’art est une mise à distance, il renie un environnement. Il interroge la nature même de la contradiction, joue avec et sur un art contemporain aporétique, un jeu et un enjeu essentiel de l’art. Et Inna Maaímura fait un lien entre l’espace de l’art et celui de la démocratie, la représentation de l’agora politique concomitante de la scène grecque.

Clair obscur

L’ouverture de l’exposition présente une succession de photocopies de photographies — avec un attachement à la pauvreté du matériau — alignées dans une composition restreinte où un carré blanc marque de son empreinte chaque vue, formant un choix graphique en pointillés de l’une à l’autre. Parfois inscrit « naturellement » dans le paysage ou disposé en harmonie (un puits de lumière fondu dans une perspective) ; parfois trouée artificielle, morceau d’image découpé, ces trous imposés disent le manque comme autant d’effacements qui renforcent l’image pour toucher à l’abstraction, changer de perspective. Le jeu du carré dans un cadre, purement graphique, peut aussi évoquer le rectangle blanc, antique code d’interdiction aux yeux enfantins de la lucarne télévisée. En escamotant une partie de visage, le portrait « classique » prend un sérieux coup de grâce et les photos de famille quasi-spectrales trouvées dans le grenier d’Inna révèlent ce que le procédé représente pour lui : une curieuse fabrique de fantômes. Qui viennent habiter des ruines contemporaines. L’artiste émet des hypothèses et suit son intuition, malaxe des substrats archaïques, plonge dans les recouvrements, en quête d’autre chose que l’Histoire « forcément écrite par les vainqueurs ».

Sortir de l’ombre, c’est la question qui se pose en comparant les gravures rupestres et l’art à ciel ouvert de la vallée du Coa, au Portugal, exécutées au paléolithique, la même époque où les artistes de Lascaux s’enfouissaient dans les entrailles de la terre.

À plus forte raison ?

De l’obscur, peut-on conduire la réflexion vers l’obscurantisme, qui fait un retour en force dans une époque que la connaissance poussée par le numérique devrait au contraire éclairer ? L’artiste interroge aussi « les Lumières », qui ne reflètent pas que le progrès. « Nous continuons à faire face à l’obscur, à y répondre avec les mêmes erreurs. » La dévastation perdure. Dans une partition du mythe et du logos.

Faut-il utiliser la raison comme seul instrument de connaissance du réel ? Les installations suivantes sollicitent les sens, l’appréhension (aux deux sens du terme) du noir, la question du secret avec une composition de textes caviardés, d’idées décousues, d’impressions sabotées. Une fourrure de coyote, « animal tutélaire de l’Amérique amérindienne », suspend avec elle ce que Joseph Beuys avait reproché à l’Amérique, à l’occasion d’une performance dans une galerie new-yorkaise. On retrouve, dans cette partie de l’exposition, une toile de l’artiste qui fait écho à l’une des photo-photocopies d’entrée, claire géométrie reflétée dans le volume d’une châsse protégeant sa noirceur intérieure. Et, tout autour, des dispositifs de surveillance dans lesquels on se surprend à s’observer soi-même.

… Et finalement, la dramaturgie mise en œuvre(s) conduit au paradoxe d’un espace spectaculaire.

 

• ĀNTI – (n)ĀNTI jusqu’au 9 juillet à Périgueux. Entrée libre du mardi au samedi, de 11h à 18h. Vernissage ce jeudi à 18h. Un programme de médiation est mis en place.
Doma Soma Sema du 2 juillet au 26 août à Domme (à noter que l’artiste est partie prenante dans un programme anniversaire des 50 ans de la mort de François Augiéras, artiste qui repose à Domme, où il vécut un « essai d’occupation » dans une grotte…)