« En tant qu’expert-comptable, j’ai accompagné un couple de pharmaciens dont l’officine allait très mal. Un jour, l’épouse a tenté de mettre fin à ses jours et n’a survécu que parce que son mari est rentré plus tôt ce jour-là. L’Apesa Dordogne existe pour qu’on ne compte plus sur le hasard », assure Benoît Bobis. Le vice-président régional de l’Ordre des experts-comptables et représentant Apesa en Dordogne situe l’avènement du dispositif dans son contexte : sur 12 mois, près de 72 000 entreprises ont défailli en France, « un niveau record ». Sur cette toile de fond, plus d’un dirigeant sur quatre a déjà eu des idées suicidaires (300 se suicident chaque année en France). Au premier semestre, selon la Banque de France, les tribunaux de commerce de Dordogne ont ouvert 209 procédures collectives contre 175 un an plus tôt, soit une hausse de 20 %. Au 30 septembre, le tribunal de commerce de Périgueux avait ouvert 184 procédures.
Enjeu humain majeur
« Que l’Apesa Dordogne naisse dans la maison de l’État, poursuit-il, montre que la souffrance des chefs d’entreprise n’est plus une affaire privée, mais une prise de conscience publique. » La préfète note en effet que le département ne fait pas exception et connaît une dégradation en termes de défaillances d’entreprise. « À chaque procédure collective correspond un chef d’entreprise exposé à un risque de rupture psychologique », que le dispositif permet de repérer et d’orienter rapidement, de manière gratuite et confidentielle, vers un professionnel. Marie Aubert souligne combien la santé mentale est devenue un enjeu majeur de santé publique et demande, dans le cas particulier des entrepreneurs, un accompagnement spécifique. La réactivité de la prise en charge d’Apesa fait toute sa force, « dans un département rural où l’accès aux soins, notamment liés à la santé mentale, est soumis à des délais souvent trop longs ».
Selon elle, dans une conjoncture anxiogène, la souffrance patronale est trop souvent inavouable. Ce à quoi Benoît Bobis ajoute que « l’expert-comptable est souvent l’un des premiers à voir les difficultés de trésorerie ou à déceler des phrases d’alerte (…) Prévenir les difficultés des entreprises est notre métier ; prévenir la détresse de ceux qui les dirigent est notre devoir. »
« Un chef d’entreprise qui demande de l’aide n’est pas faible, il est lucide. » Benoît Bobis
Approcher sans blesser

Comment s’organise le dispositif ? » Une sentinelle repère un dirigeant en souffrance et donne l’alerte avec son accord. Un psychologue le rappelle dans la demi-journée puis lui propose cinq consultations gratuites et confidentielles. » De quoi apporter des réponses concrètes à des situations de souffrance psychique.
Bruno Gillard, administrateur d’Apesa France et fondateur d’Apesa 46, décrit la formation qui permet d’apprendre à poser cette question : “Votre entreprise va mal, mais vous, comment allez-vous ?” pour ouvrir la porte au dialogue. « Il est plus facile pour un dirigeant de se confier à un autre chef d’entreprise. » Dans des territoires ruraux composés à plus de 90 % de TPE/PME de moins de 10 salariés, « la fragilité du dirigeant met en péril l’entreprise entière. On retrouve souvent le phénomène des 3D : dépression, divorce et dépôt de bilan. » Il note qu’avec des semaines de travail proches de 70 heures et peu de repos, le dirigeant s’isole.
« Faisons en sorte que demain, un dirigeant qui baisse les yeux ne voie plus le vide, mais une main tendue. » Martine Saphores
Et pourtant, juger
Alors que deux tiers des procédures collectives en France finissent en liquidation judiciaire sèche, souvent par manque de prévention précoce, le président du tribunal de commerce de Bergerac constate que « nous sommes souvent perçus comme “les méchants” vers qui l’on va comme à l’échafaud, et nous nous trouvons parfois démunis face à des personnes en détresse humaine au moment de rendre nos décisions ». La parole de Martine Saphores, vice-présidente du tribunal de commerce de Périgueux, résonne avec réalisme : « Dans nos audiences, nous voyons des hommes et des femmes au bord de la rupture. Un juge n’est pas un travailleur social : notre rôle est de juger, pas de soigner. Apesa vient combler ce que la justice ne peut pas faire seule. Grâce aux sentinelles formées parmi les acteurs judiciaires, nous pourrons repérer les signaux faibles et tendre la main avant l’irréparable, dans le respect de la confidentialité et de l’impartialité. »
Sentinelles vigilantes
Un réseau de sentinelles va se constituer en Dordogne. « Nous en avons besoin dans l’ensemble du département, de Nontron à Sarlat, de Bergerac à Terrasson », insiste Benoît Bobis. « Nous allons commencer à identifier et former ces premières sentinelles via des sessions gratuites de 3 heures en présentiel. » Il s’agit de professionnels au contact d’entrepreneurs, dans une proximité de territoire : issus du monde économique (syndicats patronaux, chambres consulaires, experts-comptables, banquiers, service de santé au travail), du monde judiciaire (justice consulaire, avocats) et services de l’État en lien avec les entreprises (préfecture, Ddets, Banque de France, Ddfip, Urssaf). « Le dispositif sera intégré aux annuaires officiels d’aide aux entreprises. » Au niveau national, ces personnes ressources ont permis près de 15 000 prises en charge en 13 ans : une mobilisation qui repose sur la gratuité et la discrétion.
Né en 2013 au tribunal de commerce de Saintes, le réseau compte 86 dispositifs déployés en France grâce à 6 521 sentinelles formées à la détection de la souffrance et 2014 psychologues engagés dans cette démarche collective et transversale. « Depuis 2013, 2 300 formations de sentinelles ont été réalisées, souligne Bruno Gillard. Une psychologue d’Apesa France recrute localement les psychologues pour garantir un suivi à moins de 30 minutes de trajet pour chaque dirigeant. » La prise en charge peut inclure le conjoint ou la famille.










