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Les Rives de l’Art ou les Éphémères enracinées

IN SITU. La biennale d’art contemporain s’étire encore sur les rives de la Dordogne jusqu'au 30 septembre : six lieux accueillent sept artistes qui s'inscrivent dans le paysage ou le patrimoine pour surprendre notre regard.

Pour sa 8e apparition, ce rendez-vous des Éphémères révèle une fois encore la force de l’habitude qui obstrue le point de vue sur la beauté d’un environnement trop familier : l’événement est une éblouissante invitation à déciller les regards pour admirer, mais surtout souligner la fragilité de la nature et des œuvres humaines, en combinant l’une et l’autre. Annie Wolff, présidente des Rives de l’Art, l’association organisatrice, redit combien, plus encore dans la période que nous vivons, « les œuvres reflètent l’indispensable création artistique et forcent l’idée du temps ». À l’image de l’insecte qui sert d’étendard à la biennale, « apparu il y a 300 millions d’années (…) ne vivant à fleur d’eau que quelques heures, il est toujours présent dans toutes les eaux douces du monde… »

Des Éphémères qui durent

Cette nouvelle édition s’est imposée d’elle-même à Annie Wolff car « les artistes savent refléter, à l’image de ce temps plein de contradictions, la légèreté dans la gravité, le sérieux dans le futile et la fraîcheur dans la complexité ». Sept plasticiens ont été invités à prendre place sur les deux rives de la Dordogne. Au Musée du Tabac de Bergerac et au château de Monbazillac se croisent deux artistes dont les travaux évoquent la mémoire, l’émotion et la fragilité du temps. Le musée, unique en Europe, est installé dans la maison Peyrarède, bel hôtel du XVIIe siècle dans la vieille ville de Bergerac. Il présente les origines d’une plante désormais décriée, ses usages, son économie, ses connotations socioculturelles et ses œuvres d’art. À Monbazillac, l’élégant château de pierre blanche, aux hanches tout en rondeurs, s’est défendu des outrages de l’histoire depuis le XVIe siècle et protège un luxe intérieur sans tapage. Classé Monument historique, lui et ses 25 hectares de vignes appartiennent à la Cave coopérative. Les deux lieux s’offrent à deux inspirations complices. Henri Guitton affectionne les petits formats, dans la tradition des cabinets de curiosité, compose des séries de boîtes et assemblages insolites à partir de petits riens qui en disent long sur la pêche, les voyages, la famille ou l’enfance, de quoi raviver la mémoire de chacun. Coline Gaulot convoque les témoins de sa propre traversée du temps, avec des gâteaux d’anniversaire en guise de balises et des émotions grand format d’amoureuse de la vie.

Point, à la vigne

Vincent Olinet illumine La Force © Les Rives de l’Art

À Colombier, au château de La Jaubertie, propriété de la famille Ryman depuis 1974, les vignes cultivées en bio donnent des allures de Toscane au paysage et Arno Fabre y sonne les heures à tous vents, de manière redoutablement décalée. Dans le bourg de La Force, les vestiges du Pavillon des Recettes évoquent un château aussi orgueilleux qu’éphémère (construit en 1604 dans une architecture complexe, dont il reste quelques estampes, et démoli en 1793) : Vincent Olinet, artiste des illusions perdues, devient l’hôte idéal de cette étrange ruine aux allures de décor de théâtre. Non loin de là, l’architecture ouverte de la médiathèque de Prigonrieux, gérée par la communauté d’agglomération bergeracoise, accueille deux artistes répertoriés par le FRAC-Artothèque Nouvelle-Aquitaine : Norton Maza et Miguel Palma mettent en scène les questions de société contemporaines dans cet écrin de livres, d’idées, de connaissance et d’imaginaire. Des installations très proches du monde de l’enfance, pour jouer avec l’appréhension et la sensibilité de chacun.

Énergies à tous les étages !

Élodie Boutry électrise Tuilières © Les Rives de l’Art

Enfin, à Tuilières Saint-Capraise, à l’usine hydro-électrique du barrage, Élodie Boutry s’approprie un puissant pylône, à l’entrée du centre d’information ouvert au public, et “pervertit” ce paysage industriel peu habitué aux polyphonies colorées et aux géométries sculpturales. Haut de 19 m sur 105 m de long, ce barrage présente la particularité d’intégrer une échelle et un ascenseur à poissons, pour favoriser la migration des saumons. Dans son prolongement, l’usine abrite huit groupes de production hydroélectrique. L’ensemble du site est organisé pour raconter son histoire et son fonctionnement au fil d’un parcours qui passe aussi, le long du canal, par l’escalier d’écluses et sa perspective inoubliable depuis l’aval. L’exposition dédiée au saumon, proposée par l’association Migado, et les photos de Jean-François Noble complètent la visite.

L’ensemble de ce parcours à effectuer au fil d’une unique promenade ou en pointillés, jour après jour, à travers les vignes et la vallée, donne à rêver le quotidien ou à inviter plus souvent l’imagination dans les interstices de nos contraintes… qui n’en sont, dès lors, plus.