Accueil BIEN avec les jeunes Estelle, Louis, une rentrée du Périgord aux grandes écoles

Estelle, Louis, une rentrée du Périgord aux grandes écoles

© SBT
BRILLANTS. Estelle Hanicaux et Louis Lavigne-Peyrout font leur rentrée en classe préparatoire au lycée Henri-IV à Paris ce 3 septembre. Ces brillants élèves, elle à Jay-de-Beaufort et lui à Laure-Gatet à Périgueux, ont eu leur bac avec mention très bien, déjà retenus sur dossier pour aborder cette nouvelle vie avec curiosité et soif d’apprendre.

Tous deux seront dans le même lycée prestigieux, mais pas dans la même filière, elle dans un cursus intermédiaire et ouvert, entre prépa scientifique et prépa littéraire (avec math, sociologie, économie), lui dans une orientation littéraire avec français, philo, histoire-géo, lettres classiques et culture antique.

Louis et Estelle ont déjà eu l’occasion de se rencontrer quand ils étaient en première, lors d’un week-end à Paris proposé par l’association “Du Périgord aux grandes écoles”, créée pour favoriser l’accès des jeunes Périgourdins à ces écoles. C’est par un message sur Pronote que la proposition leur avait été faite, allant au-delà de ce voyage de découverte, avec un accompagnement pour s’orienter, par exemple vers Sciences Po, ce que visait alors Estelle, et des entretiens individuels en visio avec des membres de l’association. «Et, dans mon lycée, précise Louis, il y a un programme des Cordées de la Réussite qui facilite l’accès à Sciences Po Bordeaux. »

Louis avait profité de ce week-end pour réfléchir à de possibles études supérieures, avec déjà une petite idée de ce qu’il voulait faire. Estelle ne cherchait pas spécialement à partir à Paris pour ses études, mais c’est dans la capitale que se trouvent les écoles prestigieuses qui l’attirent. « Je correspondais au profil qui était attendu et, comme Louis, j’ai pensé que ce week-end était une bonne opportunité pour réfléchir à ce que je voulais faire plus tard. »

Une prépa de rêve(s)

Normale Sup’ en ligne d’horizon, ça s’envisage comment ? Estelle imaginait des études plus près de chez elle, pour bénéficier du « soutien émotionnel » de sa famille, mais dès la seconde, quand on lui en a parlé et, poussée par ses professeurs, elle s’est dit que le mieux serait d’intégrer « une très bonne prépa ». Même remarque pour Louis, qui pensait d’abord éviter la pression en restant à Périgueux, puis a pensé à Bordeaux, « et finalement c’était possible de tenter Henri-IV, alors pourquoi pas, mais ce qui est intéressant avec les prépas, c’est qu’il y en a pour toutes les envies et les niveaux ». Il évoque l’une de ses connaissances qui avait les capacités d’aller ailleurs mais qui a préféré rester à BdeB, à Périgueux.

© SBT

Tous deux évoquent une certaine témérité à se lancer dans cette course à l’excellence, avec cette étape importante. « Je pense qu’on est poussés par l’envie d’apprendre, on est là pour ça, note Estelle. J’ai envie de trouver un emploi où je me dirai tous les jours : je suis contente d’aller travailler, je sais pourquoi j’y vais. Je sais que j’apporte quelque chose, que ça m’apporte quelque chose. Et aussi parce que d’autres pensent que leur place n’est pas là-bas. »

Des voies très différentes s’ouvrent après la prépa, « on va étudier plein de matières et dans deux ans, j’en préfèrerai peut-être d’autres qu’aujourd’hui. L’ENS, tout le monde en parle. Mais est-ce qu’on est fait vraiment pour ça ? On est là, justement, pour découvrir. » Louis complète : « oui, ça conduit à des écoles de traduction, à l’ENS, et même à des écoles militaires comme Saint-Cyr » ; « ou encore des écoles d’ingénieurs en statistique, il y a Sciences Po aussi, du journalisme, et des passerelles pour revenir à l’université », ajoute Estelle, qui sait aussi qu’Henri-IV lui permettra de bénéficier d’un réseau et de personnes-ressource qui pourront l’aider plus tard. Elle avait postulé à Sciences Po, Henri-IV était son deuxième choix… sans trop y croire.

Issue d’une section européenne, sur les trois ans de lycée, elle n’avait pas « de choix particulier, de spécialité qui m’intéressait plus que d’autres. J’étais forte partout, alors j’ai décidé de choisir mathématiques, sciences économiques et sociales, et sciences des vies de la terre ». Elle s’est recentrée sur les deux premières matières et a décroché une moyenne de 18,94 au bac, mention très bien, avec 20 sur 20 à ces deux SP.

© Coll. personnelle Louis

Louis a aussi reçu une mention très bien, avec 17,2 de moyenne. La validation d’un parcours littéraire passionné. De la première à la terminale, il a suivi des spécialités théâtre, humanités et lettre anglaise, et seulement les deux premières en terminale. D’autres jeunes Périgourdins ont, comme eux, visé l’excellence : Angela, avec eux lors du week-end Du Périgord aux grandes écoles, part à Sciences Po Paris en double cursus avec la Sorbonne en histoire. Et d’autres bacheliers partent en CPES à Henri-IV, un cycle pluridisciplinaire d’études supérieures, mélange de cours en classe et en amphithéâtre, l’objectif étant d’accueillir des élèves de province ou boursiers « qui ne voulaient pas aller vers un cursus hyper exigeant, comme la prépa » note Estelle pour cette formule hybride, qui reste un cursus d’excellence.

Des boursiers soucieux de réussir

Un dispositif de bourse les accompagne l’un et l’autre : des études à Paris représentent un investissement important, des dépenses supplémentaires de transport et de logement. Louis y a des personnes repères, Estelle aucun contact. Elle y résidera en internat, celui de la Réussite, au lycée Jean-Zay ; Louis occupera une chambre chez l’habitant. Côté intendance et contingences matérielles, ça va être serré mais chacun pourra se concentrer sur ses études.

Tous deux ont reçu des recommandations de lecture avant la rentrée, des ouvrages pas forcément disponibles en bibliothèque et qu’il faut acquérir. Estelle a travaillé dans un supermarché cet été, pour des mises en rayon, et a essayé de libérer du temps malgré tout pour ce capital lecture, en se forçant un peu pour le format numérique, parce qu’elle préfère lire sur la version physique. L’argent gagné avec cet emploi d’un mois et demi lui permet d’aborder l’année avec un peu moins de stress, « et être ainsi dans la vie, c’est parfois plus important que de lire des livres et pour savoir pourquoi on veut vraiment faire autre chose ».

Louis avait une cinquantaine de lectures vivement conseillées à se mettre en tête avant la rentrée, plutôt des classiques « un petit peu trop classiques, souligne pour sa part Estelle, et de belles découvertes, notamment en histoire : La belle époque de Michel Winok par exemple ou encore la BD Le droit du sol, d’Étienne Davodeau».

Univers culturels

Louis s’est écarté du chemin balisé des lectures “obligatoires”, sur lesquelles il est bien plus lent, pour satisfaire sa curiosité et ses centres d’intérêt, qui vont à la poésie, « je suis très gothique, romantique ». En dehors des cours, il aime «le théâtre, bouquiner, écrire, se baigner », et aussi faire des versions latine. Ce qu’il craignait le plus l’an dernier, c’était de perdre son temps, de le gaspiller en vaines discussions « mais finalement, ça contribue à apprendre à penser, à voir comment les gens fonctionnent, ce qui sert pour philosopher et pour écrire ». La solitude ne pèse pas sur ce fils unique « et même, j’aime ça, mais j’apprécie les contacts humains, au théâtre bien sûr ! » (Louis s’est produit à L’Odyssée en mai dernier, avec ses camarades de terminale de la spécialité Théâtre de Laure-Gatet, pour 1789 d’après le Théâtre du soleil, et Un chapeau de paille d’Italie, d’après Eugène Labiche).

© Coll. personnelle Estelle

Estelle a eu la même réflexion sur ce temps « à perdre » qui peut se révéler gagnant, et a ralenti sa boulimie de documentaires sur Arte et lecture de nouvelles pour profiter aussi de ses amis. « Je suis fan de sociologie, et les rencontres, c’est vraiment la base. » Elle s’essaie à de nombreuses lectures « sauf les mangas, et j’ai intégré la troupe de théâtre du lycée l’an dernier, j’ai continué la natation et j’aime bien écrire et dessiner aussi ».

Estelle a un frère, plus jeune d’un an et demi, et elle est interne depuis trois ans, « donc vivre seule, ça ne me parle plus trop, je vis tout le temps entourée et j’aime beaucoup discuter, mais ça me plaît aussi de me ressourcer toute seule, sans bruit ».

Bons élèves, mais pas seulement

Et le côté bon élève ? Tous deux sont repérés dans cette catégorie depuis des années : y a-t-il un respect du bon élève, comment est-il perçu dans son environnement de classe et par les profs, et dans sa famille ?

Louis habite Périgueux, son papa travaille pour l’agence culturelle Dordogne-Périgord, sa maman œuvre dans la sphère socio-économique © Coll. personnelle Louis

Louis dit avoir eu un passage à vide, au collège : « je ne me retrouvais plus dans les enseignements, je m’ennuyais un peu mais aussi, surtout, je me perdais dans l’espace du lycée, j’étais alors à Bertran de Born où tout le monde se brasse tout le temps ». Après deux années de décalage, d’inadaptation, il a connu un bon redémarrage. « C’est pour ça aussi que je pensais aller vers une petite prépa… Mais bon, après, on s’endurcit, on se fait une carapace malgré soi, ou plutôt de la corne. À force de marcher, on se fait de la corne. Et pour la perception du bon élève, ça dépend vraiment de qui on fréquente. En fait, dès qu’on va participer, ou dès qu’on va apporter un avis contradictoire, on va être perçus comme arrogant ou pédant, ou celui qui la ramène. Par exemple, en théâtre, on doit aller voir des spectacles, et on fait des retours après, en classe : quand j’estime que c’est honteux de présenter quelque chose si nul, je le dis et j’argumente. L’aplomb peut être mal perçu. Certains dépassent cet a priori et c’est là qu’on trouve nos amis. »

Estelle habite à Saint-Félix-de-Reilhac et Mortemart, sa maman est collaboratrice comptable et sa deuxième maman est apicultrice © Coll. personnelle Estelle

Estelle dit avoir toujours été très bonne élève, dès la primaire. Elle a parfois eu de légères baisses, mais « à chaque fois, je suis d’accord, on s’endurcit. J’ai passé quatre concours généraux, on se prépare sur quelques mois et on est parfois déçu des résultats. Français et histoire en première. Mathématique et Sciences économiques et sociales cette année, avec une mention pour SES, je m’étais mieux préparée grâce à mon professeur qui nous a beaucoup accompagnés, avec des entraînements successifs ; mais pour les maths j’ai découvert ce que c’est de ne pas comprendre ce qu’on me demande… C’est très décourageant au début de 5h d’épreuve. Mais je me suis motivée. Et je l’ai fait. On était tous dans la même situation. L’échec, c’est essentiel dans la vie d’un bon élève, mais c’est dur ». Pour Louis, l’échec au concours est stressant en raison de l’attente des résultats — il a participé l’an passé à celui de composition française, sans accompagnement —, « mais pour les notes dans le déroulé de l’année, ça m’affecte moins, même si avec Parcoursup les incidences sont réelles ».

Rien que des bons élèves désormais

© Coll. personnelle Louis

Pour la manière dont est perçu un bon élève, « ça dépend du milieu, je suis d’accord avec Louis. J’ai eu la chance, au lycée, d’avoir toujours été dans une classe de très bons élèves. Il y a une stimulation et beaucoup plus de tolérance, on agit tous globalement de la même manière. Mais avec des élèves qui n’ont pas forcément les mêmes ambitions que nous, les mêmes résultats, une différence se crée. Parce qu’ils apportent plus de considération à ce qu’on dit, ou bien ce sont des critiques, comme Louis, sur une supposée arrogance ou la manière dont on parle. Forcément, on défend notre point de vue et on essaie de le défendre bien. Certains peuvent penser qu’on veut avoir raison sur tout parce qu’on a des bonnes notes. Or, c’est tout simplement l’envie de débattre. Et c’est parfois mal perçu. » Dans les plus petites classes, « on est beaucoup plus moqués, mais au lycée je trouve qu’il y a plus de tolérance, les gens s’y respectent un peu plus » poursuit Estelle. « J’essaie de me battre pour qu’on ne me voie pas que comme une bonne élève, celle qui travaille tout le temps. Ça aussi, c’est un truc que les gens pensent, mais j’ai des amis et une vie en-dehors des études. On nous respecte, je pense, en tant qu’élève, il faut aussi nous accepter tout simplement en tant que personne, nous découvrir. »

Les professeurs ont tendance à traiter différemment les bons élèves, sans s’en rendre compte, « ils accordent énormément de crédit à ce qu’on va raconter et parfois même, on peut rentrer dans des débats qu’ils n’engageraient pas avec les autres élèves » note Estelle, qui ressent l’injustice de ce traitement de faveur.

© Coll. personnelle Estelle

Tous deux se projettent dans ce cursus avec des étudiants de niveau sensiblement identique, et se préparent à ne plus être repérés comme “bon élève”. « On ne peut pas parler d’égalité parce que certains élèves qui entrent à Henri-IV sont plus favorisés que nous, soit par le contexte matériel, soit par l’aspect culturel : je me prépare à cette violence symbolique-là, on a autant travaillé qu’eux et on n’est pas au même niveau, constate Estelle. C’est une violence que j’essaie déjà de recevoir. Ici, on est un peu spéciaux pour les profs, on est un peu leur réussite. Là-bas, j’espère que les profs seront dans le dialogue parce que j’aurai du mal si on n’accepte pas mes arguments, si on ne m’explique pas. » Elle prépare ses parents à des notes à la baisse, elle sait ce qui l’attend.

Des envies et des craintes

Louis craint d’être « repéré pour son accent, pour des références qu’on ne va pas avoir ou d’autres qu’on aurait, et qui ne seront pas assez légitimes ». Estelle sent déjà qu’elle va « émettre une résistance ferme à me transformer, j’espère qu’on pourra essayer de conserver une identité propre et justement, c’est notre force ». Arrivée en Périgord à l’âge de 6 ans, d’origine bretonne, elle se dit qu’elle apporte une vision sur le monde aussi estimable qu’un regard parisien. Pour Louis, « mon identité ne passe pas par mon accent, buter sur mes origines cacherait mon identité plus profonde », d’où son essai d’adaptation. Estelle se dit vigilante sur les personnes qui vont entrer dans sa vie, attend de voir si on peut s’intéresser à elle, au-delà des différences.

© Coll. personnelle Louis

Construire un tissu relationnel, voire amical dans le contexte de compétition qui colle aux grandes écoles, ne sera peut-être pas chose aisée. « Mais il y a aussi beaucoup d’entraide parce que la concurrence existe davantage avec les autres écoles qu’en interne », suggère Louis. Estelle renchérit : « c’est un espoir qu’on a tous, que ça se passe vraiment comme ça et qu’il y ait de l’entraide, j’ai décidé d’y croire et j’ai foi en l’humanité, et je me dis que je ne vois pas pourquoi les gens seraient méchants, on est là pour s’élever, pas pour se tirer dans les pattes ».

Louis a entendu parler de la rivalité entre grands lycées, Henri-IV et Louis le Grand, et Fénelon. Et repère l’esprit “maison” : « sur les réseaux sociaux, la maison des lycéens d’Henri-IV cherche les nouveaux arrivants pour constituer un groupe WhatsApp ». La première semaine, il va y avoir semble-t-il des soirées d’intégration. « De la part des secondes années, qui organisent, il y a des initiatives personnelles : le 31 août, est-ce que ça vous dit qu’on fasse un pique-nique au jardin du Luxembourg pour se connaître ? » note Louis.

Dernière ligne droite avant la rentrée

Louis, le jour de ses 18 ans, avec sa maman, Mariette, et son grand-père, Richard Lavigne, qui a dirigé Dordogne Libre et a présidé la CCIJP © SBT

Chacun a profité de la dernière semaine en Dordogne, avec la famille et les amis, et d’un peu de repos. Avant le changement de rythme. « Il faut se préparer à quitter son entourage », confie Estelle, qui a voulu profiter pleinement d’eux avant de s’engager dans « cette mise en pause de vie » pendant deux ans. Pour Louis, il était clair avec sa copine, depuis le début, que ses études sont prioritaires. Estelle a pour sa part la volonté d’essayer de maintenir, à distance, la relation avec son copain, Colin, lui aussi engagé dans une filière d’excellence. « On compose déjà avec notre vie personnelle, on a le sens des responsabilités », constatent-ils. Elle espère revenir pour les vacances de Toussaint, « pour mon confort émotionnel. L’intégration va être difficile, donc il faut prévoir des retours, des visites des proches, je ne pourrai pas tenir sans cela ».

© Coll. personnelle Estelle

Louis part jusqu’aux vacances de Noël. Alors que Paris est la destination de la raison pour Estelle, pour lui « c’est ma ville de cœur, j’essayais déjà d’y aller assez souvent ». Dès ce 25 août, l’un et l’autre sont à Paris, pour débuter les cours le 1er septembre. Louis était déjà allé en repérage visiter l’établissement lors des portes ouvertes, le nombre de visiteurs l’avait impressionné ; Estelle n’a jamais visité Henri-IV, « je le vois comme un tremplin vers des études supérieures ».

Apprendre ?

© SBT

« Pour moi, c’est changer de vision sur le monde en construction, confie Estelle ; avec les livres de prépa, on rencontre des auteurs qui n’ont pas notre manière de pensée et on ajoute leurs connaissances aux nôtres, on construit un chemin. Je suis un peu l’actualité, mais je suis bouleversée par les informations, alors j’essaie de me protéger. »

Pour Louis, « d’un point de vue académique, c’est plus par les cours que par les médias, il faut des bases solides pour entrer à Henri-IV ». Là où il tente une approche « retour sur investissement du temps de lecture » pour aller à l’essentiel, Estelle trouve que c’est gâcher de se priver de ce plaisir et de l’intérêt de ce qu’il peut apporter. Mais dans une logique de concours… des choix s’imposent. Et l’IA règlera sûrement la question. « L’outil va nous accompagner, il va traverser notre époque, on le voit arriver dans les classes prépa, j’ai l’impression que ça nous enlève quelque chose dans la recherche, dans l’impatience… »  Et Louis de conclure : apprendre plus vite et apprendre plus mal, « ça limite ». Et ça imite.