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Les mots vous sauvent

© Gallimard
TRANSMISSION. Nul doute que Yannick Haenel aime bien le Périgord, lui, l’admirateur de l'œuvre de Georges Bataille, l’auteur de Lascaux, la naissance de l’art. Son nouvel ouvrage est sorti auquel il faut souhaiter une bonne rentrée littéraire puisqu’il parle aussi de rentrées, les rentrées scolaires.

En dépit du sujet, la dureté de l’enseignement en collège, on retrouve avec ce livre le bonheur de cheminer pendant trois cents pages avec le style si particulier du chroniqueur de Charlie Hebdo et par ailleurs directeur de la revue littéraire Aventures en même temps que de la collection portant le même nom.

• Yannick Haenel, La solitude des professeurs est infinie, Gallimard, 2026, 314 p., 21,50 €.

Une chronique de François BURBAUD

Qu’est-ce qui fait qu’on est accro à Haenel, notre contemporain ? Sans doute qu’il se plaigne, et que chacune, chacun, se retrouve dans les petits malheurs existentiels qu’il évoque, mais surtout qu’il sache trouver, lui, dans les ténèbres où il plonge, le feu des mots, le feu des phrases qui font la littérature, à l’image d’autres auteurs vivants qu’il admire, comme Pierre Michon, par exemple, l’homme de la Creuse.
Rassurez-vous, dans ce livre encore, il s’en tire bien, ce Calimero, ce pro dépressif, jusqu’à, au bout d’une trajectoire de plusieurs années parsemée d’épisodes cauchemardesques mais aussi de ravissements, éclater de rire en compagnie d’une femme retrouvée avec qui, au Latium, il est descendu à La Tombe des Vases Peints – c’est la dernière page du livre.
Il y a la dureté de la vie, les rejets dont le narrateur fait l’objet, mais aussi de délicates épiphanies, et trois histoires d’amour, rien que pour cela, mériterait achats en nombre et prix littéraires.
Question style – venons-là dès le début, tant c’est ce qui prime chez des auteurs comme Haenel –, il nous prend à témoin par l’intermédiaire de son protagoniste, Jean Deichel, le personnage que, dans une inattendue mise en abyme, il nous dit avoir inventé pour narrer ses années dans l’enseignement secondaire. Sa prose poétique, faite d’images, d’images de transparence, de jardin, font signe – comme le fait le Zohar, cette exégèse de la Kabbale, qui signifie lumière et dont Deichel fait grand usage.
« Il y a des paroles qui s’adressent à la solitude, et c’est elles que je cherchais. » Haenel est là aussi, dans cette phrase anodine, deux propositions reliées par une conjonction, la deuxième faisant lien pour appeler la méditation, une acmé sur la solitude, une descente sur l’idée de quête dont, paradoxalement, on peut estimer qu’elle ne finira jamais. Il s’accommode de peu, Haenel, s’adapte à son environnement pour le sublimer sans avoir besoin de faire un roman Wikipédia – ou alors Wiki, c’est lui, quand par exemple il révèle au lecteur ce qu’a été l’âme de peintres tels Caravage ou Bacon dans de précédents ouvrages. Deichel prend aussi à témoin le lecteur comme le font l’homme et la femme du Cantique des cantiques quand ils récitent leurs poèmes sensuels.
La manière d’écrire de Haenel est ainsi : il ne propose pas d’aphorismes, ou de vérités, comme d’autres, mais des visions du feu qui est en chacun et fait aimer les mots. Ces mots qui lui font avoir « la sympathie facile (…) enclin, dans la conversation, à cette tendresse qui nous vient avec les mots, tendresse qui ne s’adresse pas forcément à la personne avec laquelle on parle, mais au fait même de parler, à la joie de la parole ». Car « si l’on ne conçoit pas sa vie comme une fiction, existe-t-on vraiment ? », demande le narrateur-auteur.
Dans La solitude, on plonge dans l’univers du collège où « l’attente qui déchire les adolescents rend leur comportement souvent ingrat, irritant, mais c’est avant tout ce désir intense de vivre qui fait de leurs journées des brouillons exaspérants», où les professeurs se retrouvent seuls face à des élèves dont il faut contenir la propension à semer la pagaille.
Deichel est traité par le dédain. Pas encore titularisé, il fait son année de stage. Il décrit, passant parfois du rire à l’abattement, l’angoisse qui peut être la sienne : « il y a dans chaque instant un instant bleuâtre ; j’espérais, en me faufilant, y retrouver l’oiseau du jardin, mais au bout de quelques minutes, je tournais de l’oeil, rongé d’angoisse et la gorge sèche ». À propos d’angoisse, on tombe sur une poignante scène où sa collègue Carole est plantée devant lui « comme une enfant abandonnée », gît « au fond d’un lac » après qu’elle n’est pas parvenue à lui dire ce qu’elle subissait dans son collège.
Le récit propose aussi de réjouissants épisodes, des moments de félicité – un terme qu’aime beaucoup l’auteur –, de félicité partagée, de béatitude comme lorsque ses élèves réussissent à lire au tableau les mots effacés d’un poème écrit auparavant ; des scènes hilarantes, aussi, comme celle où le protagoniste, ivre se fait jeter du Louvre, puis sonne près de la rue de Rivoli à la porte d’une doctoresse à qui il porte secours alors qu’un junkie la menace dans la salle d’attente et qui ensuite lui prescrit un anxiolytique pour l’aider, lui, le prof dont la société a besoin.
Oui, on aime Haenel, ses livres nous aident à vivre, tant sa littérature sait explorer l’instant et en creuser les délices. « La mémoire de ces instants me revient », écrit-il, où j’écris ces phrases à toute allure en attendant qu’elles me révèlent leur secret. » Ou encore : « Il était trop tard ; il a toujours été trop tard : nous existons parce qu’il est trop tard ; et pourtant il y a le récit, et avec lui ce qui est perdu revient ». Rupture caractéristique du style : « On croit que tout est perdu, mais un murmure se faufile entre les tables de salles de classe » Dans le ciel de plomb, « une transparence furtive » lui fait signe, « tenace et miraculeuse ». Car, après tout c’était son genre ; « moi aussi, dans ma tête, j’ai un jardin ».

Un roman intérieur

Les phrases se déploient à partir d’observations anodines comme le motif et la couleur d’un papier peint, la couleur d’un feuillage, le camaïeu que fait son ombre sur le sol.
Haenel, une sorte de Pierrot lunaire, un angoissé qui aime l’alcool comme les plus grands auteurs qui l’aide à voir de « doux frou-frou au ciel » (il a préfacé un Hors-série du Monde sur Rimbaud comme Michon a consacré une semi-biographie au poète, Le fils de Rimbaud).
Vivre un roman intérieur, voilà ce qui intéresse le narrateur-auteur. Le protagoniste veut avant tout avoir vécu, peu importe la réussite ou l’échec et les rencontres dangereuses.
En attendant, « pas de vagues ». C’est la consigne que donnera aux enseignants un chef d’établissement étouffant « sous le poids de la hiérarchie les problèmes qui affectent notre travail, qui le rendent impossible et finalement nous tuent ». « C’est ainsi que quelques dizaines d’années plus tard Samuel Paty est mort », observe le narrateur. «C’est la violence qui est première dans les collèges ; et être prof consiste à l’enrayer son déchaînement », ajoute-t-il.
Lorsque la transmission, qui a lieu sans qu’on le sache, réussit, le monde s’éclaire pour Deichel. Ainsi fait-il l’expérience pendant neuf ans de la tentative de transmission. Souvent, il entend des mots flotter dans l’air, assis au bord du lac d’Enghien où il va tourner en rond après les cours, qui forment des phrases comme un murmure dans le feuillage.
Heureusement, il connait donc des histoires d’amour. Concernant l’une d’elles, il écrit que « au moment d’écrire sur cette femme, et de vous raconter ma vie avec elle, mille détails convergent (…) mais je voudrais savourer encore ce trouble». D’ailleurs, il avait « toujours conçu (la) vie comme un roman picaresque ».
Quant à Sophie, experte en joaillerie, porte-t-elle le feu des pierres précieuses qu’elle manipule ? Non, c’est sa « lumière rose, pâle et satinée » qui éclaire ses phrases du narrateur car il « n’aime que le temps, le désir et les métamorphoses » au contraire des pierres dont la dureté résiste au temps. « M’ouvrir à ce feu essentiel qui constitue l’intérieur du langage (…) considérer la littérature comme mon salut » : Sophie ne le supportera pas.
Il y a aussi les cuites quand l’émoi est trop fort, qu’on retrouve « la faute enfouie dans l’existence », que l’angoisse se fait forte, ces couleurs, alors, comme les tons de chair, les reflets pâles et roses de la nacre dans laquelle le narrateur, ivre, se sent enveloppé. Deichel finit par lire L’idiot où le prince Mychkine pète un vase comme lui a en a pété un alors qu’il était ivre lors d’une fête de fin d’année et que cela lui a pesé longtemps sur la conscience.
Oui, on aime Haenel, ses livres nous aident à vivre tant c’est de la pure littérature, une bien belle et savante écriture qui sait explorer l’instant et en creuser les délices ; on aime sa « manière volubile, hirsute et farcesque » comme se revoit le narrateur-auteur trente ans auparavant.