Accueil BIEN aimé “Les Coulisses du deuil périnatal” : rendre visible des histoires invisibles

“Les Coulisses du deuil périnatal” : rendre visible des histoires invisibles

La photo de l'affiche de l'exposition © Anne-sophie-Bender
UN ANGE EST PASSÉ. Anne-Sophie Bender poursuit son projet photographique itinérant qui donne la parole aux parents confrontés à la perte d'un enfant avant ou juste après sa naissance. Après La Réunion en 2022 et la Guyane en 2024, sa nouvelle série réalisée en Dordogne sera exposée au Diapason de Marsac-sur-l'Isle du 15 au 30 octobre.

Rendre visible des vécus encore trop souvent tus. C’est le pari d’Anne-Sophie Bender avec Les Coulisses du deuil périnatal. Après une première exposition consacrée à l’endométriose à La Réunion en 2022, puis un travail autour du deuil périnatal en Guyane en 2024, la photographe a choisi de poursuivre cette démarche en Dordogne.

Avant de devenir photographe, Anne-Sophie Bender a exercé pendant dix ans comme éducatrice spécialisée, notamment auprès d’enfants présentant une déficience intellectuelle. « J’aimais être au contact des personnes, pouvoir leur apporter toute la bienveillance nécessaire pour évoluer dans leur parcours, tout en les rendant autonomes », raconte-t-elle.

La photographie est venue modifier cette relation à l’autre. Lorsqu’elle commence à photographier des familles en parallèle de son activité d’éducatrice, elle découvre une autre manière d’entrer dans l’intimité. « La photographie a vraiment brisé la barrière », explique-t-elle. Une distance différente, qui lui permet de s’immerger dans le quotidien des personnes tout en respectant leurs limites.

Des images co-créées

Pour construire Les Coulisses du deuil périnatal, Anne-Sophie Bender ne part pas d’une image qu’elle imposerait aux personnes rencontrées. Elle leur demande d’abord de raconter leur histoire, leurs émotions, ce qu’elles voudraient pouvoir représenter. Puis la photographie se construit à deux. « Ce n’est pas mon exposition, ce ne sont pas mes photos », insiste-t-elle. Son souhait est simple : que chaque personne puisse regarder son image et se dire : « Oui, c’est ce que je voulais exprimer de mon deuil ».

Une démarche qui donne naissance à des photographies très différentes les unes des autres. Certaines racontent le chaos, d’autres la résilience, l’amour, la culpabilité ou encore la honte. Car il n’existe pas une manière unique de vivre un deuil. Pour cette nouvelle série périgourdine, Anne-Sophie Bender a rencontré une vingtaine de personnes – femmes seules, couples ou familles – et prévoit une trentaine de photographies.

Quand le silence s’installe

Anne-Sophie Bender, photographe engagée

Au fil des rencontres, un même constat revient pourtant : celui du silence. Dans le deuil périnatal, explique la photographe, l’enfant disparu a parfois été connu uniquement de ses parents. « Souvent, personne ne l’a rencontré. » Les parents peuvent alors avoir le sentiment de devoir repartir de l’hôpital sans que leur entourage sache vraiment comment accueillir ce qui vient de se passer.

« Les gens ont peur d’être maladroits, ne savent pas comment réagir, ce qui crée du silence et de l’isolement », observe-t-elle. Parfois, il suffirait pourtant de peu : un message, une pensée à la date anniversaire, une question sur le bébé disparu. « Ils ont besoin qu’on leur demande, qu’on parle de leur bébé », résume Anne-Sophie Bender. C’est précisément ce que le projet cherche à faire : rendre visible une expérience qui reste encore difficile à nommer et à partager.

Grossesse arrêtée, deuil périnatal, IVG : élargir le regard

Le projet périgourdin souhaite également embrasser des situations qui ne sont pas toujours reconnues de la même manière dans les représentations du deuil périnatal. Anne-Sophie Bender a notamment souhaité inclure les grossesses arrêtées au cours des premiers mois. Elle souligne le paradoxe d’une période durant laquelle beaucoup de femmes gardent encore leur grossesse secrète, « au cas où ça ne tienne pas », et peuvent ensuite se retrouver seules face à leur perte.

Elle a également souhaité donner une place aux femmes pour lesquelles une interruption volontaire de grossesse peut avoir été vécue, tout ou partie, comme un deuil. L’objectif n’est pas de mettre toutes ces expériences sur le même plan, mais de rappeler que le vécu du deuil ne se résume pas à une définition administrative ou médicale : chaque histoire est singulière.

Deux associations périgourdines au cœur du projet

En Dordogne, le projet a été porté avec Périgord Étern’Ailes et De Larmes et d’Amour, deux associations engagées autour du deuil périnatal. Périgord Étern’Ailes agit depuis plusieurs années auprès des parents endeuillés et mène notamment des actions de sensibilisation autour du 15 octobre, journée mondiale de sensibilisation au deuil périnatal.

De Larmes et d’Amour, créée en 2026, souhaite de son côté développer un accompagnement de proximité, avec notamment des groupes de parole, des rencontres et des actions de sensibilisation. L’association dispose de locaux mis à disposition à Coulounieix-Chamiers pour organiser ces rendez-vous. Pour Anne-Sophie Bender, leur implication est essentielle : « Même si l’idée était dans ma tête depuis plusieurs années, on l’a portée ensemble ». La photographe insiste sur l’importance de ce maillage local : les associations connaissent le terrain, les familles et les besoins. La photographie vient alors compléter ce qui existe déjà.

Une invitation à changer son regard

Les Coulisses du deuil périnatal sera présentée au Diapason de Marsac-sur-l’Isle à la date symbolique du 15 octobre. Le vernissage est prévu à 18 heures. À 19 heures, les visiteurs pourront également participer à la “Vague de lumière”, en allumant une bougie en mémoire des bébés décédés et en soutien à leurs familles. L’exposition ne s’adresse toutefois pas uniquement aux personnes directement concernées.

C’est même l’un des enjeux essentiels du projet pour Anne-Sophie Bender. Elle souhaite sortir des lieux où l’on se rend déjà parce que l’on est sensibilisé au sujet. « Ce que j’ai envie vraiment, c’est de pouvoir toucher toutes les personnes qui n’y sont pas sensibles », explique-t-elle. L’image peut alors devenir une première rencontre avec une réalité méconnue, une invitation à s’interroger et, peut-être, à modifier son regard.

• Une marche “Pour nos anges” est également annoncée à Périgueux le 17 octobre à 15 h, au départ du Palais de Justice jusqu’au parc des Arènes, à l’initiative de De Larmes et d’Amour.

Faire voyager les histoires. Anne-Sophie Bender souhaite faire circuler l’exposition d’abord en Dordogne, puis dans d’autres territoires, avec l’objectif d’une exposition nationale en octobre 2027. L’ambition, derrière les photographies, est plus large : faire évoluer les représentations et améliorer la manière dont les familles sont accueillies et accompagnées. « Le personnel soignant peut être vraiment mieux préparé, mieux formé », observe la photographe, après avoir entendu les récits de nombreuses personnes confrontées à des paroles maladroites ou à des prises en charge vécues comme traumatiques. La photographie ne prétend pas réparer le deuil. Elle peut cependant lui donner une place.