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Juliette Ferry, ou l’art d’apprivoiser le temps avec une aiguille

"J’applique ce que je fais à ce que je suis" © Juliette Ferry
SUIVRE LE FIL. À 33 ans, Juliette Ferry est une brodeuse reconnue, une artiste dont les fils ont traversé l’Angleterre et les États-Unis avant de la ramener, enfin, sur sa terre natale du Périgord. Entre tradition et audace, celle qui a œuvré pour la haute-couture ou encore la couronne britannique revendique la lenteur à l'heure de la fast fashion. Et prend le temps, aussi, de transmettre son art.

Tout a commencé par un fil. Enfant, Juliette était cette petite tornade, que rien ne semblait pouvoir canaliser. Impatiente, toujours en mouvement, elle a trouvé, presque par hasard, un refuge inattendu : la couture. Longtemps avant que les mots TDH “trouble de l’attention avec hyperactivité” ne viennent poser un nom sur son agitation, l’aiguille est devenue sa compagne, sa thérapeute silencieuse. Chaque point, chaque boucle, était une manière de ralentir. Aujourd’hui, ses doigts dansent encore sur le tissu comme ils le faisaient enfant, mais avec la sagesse de celle qui sait que chaque fil, chaque couleur, porte en lui une histoire ; et la sienne, c’est celle d’une femme qui a appris à dompter le temps, une piqûre à la fois.

Revenir au fil : une vie de broderie entre engagement et renaissance

Juliette enfant © collection Juliette Ferry

Son rapport à l’aiguille remonte à l’enfance. Juliette était une petite fille impatiente, toujours en mouvement, traversée par une énergie difficile à contenir. Cette agitation, longtemps perçue comme un simple trait de caractère, masquait en réalité un trouble du déficit de l’attention avec hyperactivité, diagnostiqué bien plus tard, à l’âge de 20 ans. Déjà, pourtant, un fil invisible reliait ses gestes dispersés : coudre. Très tôt, l’aiguille devient un point d’ancrage. Là où le tumulte intérieur s’emballe, le geste précis apaise. Les mains s’activent, l’esprit ralentit, avec le recul, Juliette met des mots sur ce qu’elle vivait instinctivement : « La couture était une sorte d’ancrage, un moment d’apaisement pour moi. Il y a un bien-être fondamental dans le travail manuel. C’est une méditation active : on se concentre, le geste prend le dessus sur le mental et paradoxalement, le temps peut ralentir ou s’accélérer… C’est ça que j’adore avec la broderie, cette relation au temps. »

Dans le foyer familial, le textile fait partie du quotidien. Sa mère coud par nécessité, raccommode, assemble, et parfois brode. C’est elle qui lui transmet les bases, tout comme le tricot, dès l’âge de six ans. Juliette joue alors avec les fils, les bouts de tissus. Elle expérimente sans règles, portée par une curiosité libre que ses parents encouragent.

Ses premiers souvenirs sont peuplés de poupées transformées en icônes miniatures. Elle confectionne pour elles des robes, imagine des silhouettes, crée des mises en scène qu’elle photographie. « Mes poupées étaient mes mannequins. D’ailleurs, je les ai toujours dans une valise… Il faudrait que je demande à mes parents de la retrouver dans le grenier. Après toutes ces années, ça me ferait plaisir de les revoir… ou peut-être que je serai horrifiée, je ne sais pas », dit-elle en riant. Derrière l’amusement, il y a déjà une vocation en germe. Dans le fil qu’elle enfile, dans les pièces de tissu qu’elle assemble, Juliette ne fait pas que jouer : elle apprivoise le temps, canalise le chaos, et tisse, sans encore le savoir, les premiers contours de son identité.

Atelier Hand & Lock à Londres

Née à Périgueux, élevée à Plazac, Juliette Ferry a grandi au cœur du Périgord. Dès le lycée Albert-Claveille à Périgueux, où elle obtient un bac STI arts appliqués, une certitude s’impose : elle travaillera dans la mode ou le design. Elle poursuit avec un BTS design de mode à Cholet, avant de s’accorder une parenthèse aux Pays-Bas, pays dont elle partage les racines, avant de replonger dans l’exigence avec un DMA (Diplôme des métiers d’art) broderie à Rochefort. Très vite, son talent trouve écho au-delà des frontières.

© collection Juliette Ferry

En Angleterre, elle intègre Hand & Lock, le plus ancien atelier de broderie du pays, équivalent britannique de la maison Lesage à Paris. Là, elle affine son geste, cultive la précision, s’imprègne d’une tradition où chaque point compte. Pour Juliette, la broderie relève presque du sacré : maîtriser la technique dans sa forme la plus pure est une condition essentielle pour mieux s’en affranchir ensuite. Elle cite volontiers Picasso en exemple : « Avant d’être un artiste du cubisme, il maîtrisait parfaitement la peinture classique. J’ai abordé la broderie de la même façon. »

Son savoir-faire se décline en trois spécialités. Le monogramme d’abord, cet art délicat des lettres brodées autrefois sur le linge, qu’elle pratique intensément en Angleterre, notamment pour des maisons prestigieuses comme Cartier. Puis la broderie or, aussi appelée militaire ou ecclésiastique, qu’elle détourne aujourd’hui avec audace, puis la broderie perlée, réalisée au point de Lunéville, une technique née au XIXe siècle qui se travaille au crochet. Mais Juliette Ferry ne se contente pas de perpétuer la tradition : elle la bouscule. Sa collaboration avec l’artiste multidisciplinaire Carolina Mazzolari, basée à Londres, marque un tournant. « C’est avec elle que j’ai pu développer d’autres techniques, que j’ai créées spécialement. Ça m’a poussée hors de ma zone de confort. »

Angelina, Disney et les autres

Broderie pour Carolina Mazzolari © Juliette Ferry

Sa dernière œuvre, une broderie de sept mètres de long, a récemment été exposée à Londres. Quatre fois, elle s’envole pour les États-Unis, où elle anime des ateliers et transmet son savoir, notamment en broderie or et au point de Lunéville. Car pour elle, enseigner n’est pas une option : « La transmission fait partie de mon métier, c’est un devoir ma “duty”, comme on dit en Angleterre. » Derrière cette carrière internationale, Juliette reste pourtant d’une grande réserve. « Je n’ai pas une grande réputation. On me connaît pour ma rapidité d’exécution, mais dire que mon travail est réputé… ça me gêne. »

broderie Ralph and Russo © collection Juliette Ferry

Une trop grande modestie quand on sait qu’elle a participé à la réalisation des broderies d’une robe portée par Angelina Jolie pour Ralph & Russo. Elle a également contribué aux costumes d’Elsa pour la comédie musicale La Reine des Neiges, en collaboration avec la brodeuse Karen Torrisi qui travaille pour Disney. Par ailleurs, au sein de Hand & Lock, elle a pris part à des projets liés à la couronne britannique : restauration de broderies historiques dans l’enceinte privée du château de Windsor « Je ne peux pas en dire plus, j’ai signé un contrat de confidentialité.»

La broderie digitale ne l’effraie pas. Juliette Ferry regarde les nouvelles technologies avec lucidité, sans crispation ni fascination excessive. Pour elle, la machine n’est ni une menace ni une rivale, mais un outil parmi d’autres. « Ce que je fais à la main ne pourra jamais être confié à la machine. Je dis jamais… j’espère que j’ai raison », glisse-t-elle avec un sourire. « Il n’y a pas de compétition. On n’est pas dans les mêmes logiques de production, ni dans les mêmes marchés. Ce sont des pratiques différentes qui peuvent coexister, dialoguer. Des outils complémentaires, à défaut d’être en opposition. »

Derrière la Reine des neiges, une princesse de la broderie : dans le métro de Londres devant l’affiche de la comédie musicale et la robe brodée avec Karen Torrisi © collection Juliette Ferry

Dans ses mots, aucune nostalgie figée, mais une défense ferme de la lenteur, de la précision, de ce temps long que réclame le geste artisanal. Ce qui, en revanche, la heurte profondément, c’est une autre réalité, plus opaque : celle de la broderie dans la fast fashion. Derrière les broderies à bas coût, elle rappelle une vérité souvent ignorée. « Les gens ne le savent pas, mais en général, plus la broderie est petite, plus il y a de chances qu’elle soit faite par des enfants. Ça ne va pas dans les valeurs que je défends et je veux qu’on le sache. »

L’art de broder entre héritage, éthique et renouveau

Juliette chez Hand & Lock © collection Juliette Ferry

Après dix années passées à Londres, le retour en Périgord s’impose comme une évidence intérieure. Besoin de silence, de racines, d’un autre rythme… et survient l’amour, qui l’amène à s’installer dans le Bergeracois. « Le Périgord n’influence pas directement mon travail de brodeuse, mais mon état d’esprit. Ça me permet d’envisager l’avenir avec plus de clarté… et de lenteur, j’applique ce que je fais à ce que je suis. » Dans cette géographie retrouvée, Juliette redessine son équilibre. Aujourd’hui, elle poursuit ses collaborations, notamment avec l’artiste Carolina Mazzolari, tout en travaillant pour une manufacture bergeracoise liée aux grandes maisons comme Hermès, Chanel ou Dior. Une double attache, entre indépendance et collectif, qu’elle assume pleinement. « Je suis un phénix. Je renais, je me réinvente. J’ai réussi à trouver un emploi salarié dans mon domaine. Même si c’est nouveau, ça rejoint beaucoup de choses que j’ai faites. Ça ajoute des cordes à mon arc et c’est ça que j’aime.»

Sans compter la transmission, Juliette propose des ateliers de broderie pour tous les âges, fournit les matières, guide les gestes, patiemment. De main en main, d’aiguille en aiguille, elle perpétue un savoir-faire autant qu’un état d’esprit. Entre exigence et douceur, son parcours ressemble à ce qu’elle brode : un entrelacs de tensions et d’harmonie. Un “trouble in paradise” le nom de son entreprise.