Au XIXe siècle, le saumon était si abondant dans de nombreux cours d’eau se jetant dans l’Atlantique, que les employeurs de personnel logé sur les rives s’engageaient à ne pas leur en faire manger plus de trois fois par semaine. « J’ai retrouvé un document exceptionnel à Saint-Seurin-de-Prats avec cette clause », souligne Guy Pustelnik. Une preuve incontestable du lien naturel de ce poisson migrateur qui se reproduisait dans les hautes vallées, avant de partir vivre sa vie d’adulte dans le grand large, puis de revenir sur ses lieux de naissance. L’histoire ne date pas d’hier, puisqu’une gravure de saumon datée d’il y a 25 000 ans, trouvée aux Eyzies sur les bords de la Vézère, atteste de l’intérêt que lui portaient déjà les humains de la Préhistoire.
Lorsqu’il est arrivé en Dordogne en 1978 comme jeune scientifique embauché par le conseil supérieur de la pêche, Guy Pustelnik a découvert une rivière avec une nature très transformée. La construction de grands barrages au XXe siècle avait bloqué le cycle de reproduction des saumons. Des extractions de graviers dans le cours de la rivière détruisaient son caractère sauvage. Des habitants, pêcheurs et amoureux du paysage, s’insurgeaient depuis des années pour arrêter les dégradations. Tout naturellement, le nouvel arrivant s’est lancé dans la bataille à leurs côtés.
Une drague sabotée

Guy Pustelnik, à la fois pêcheur, plongeur, chasseur, biologiste, ingénieur, docteur en géographie, a été de tous les combats pour sauver la rivière de l’artificialisation et y faire revenir des saumons. Une véritable aventure à la fois professionnelle et passionnelle, pour laquelle il a consacré près de 50 ans de sa vie, qu’il a décidé de raconter via un film et un livre. Sur ces deux supports, il dresse une galerie de portraits de tous ceux qui se sont impliqués dans cette œuvre collective qu’il a parfois comparé « à ceux qui luttent pour empêcher la disparition des gorilles dans les forêts tropicales ».

À travers son livre Sauver la rivière Dordogne qui vient de paraître aux Éditions Sud Ouest, on suit les combats qui ont permis d’interdire les gravières à la fois auprès des pouvoirs publics et par des actions parfois musclées sur le terrain. En 1977, avant l’arrivée de Guy Pustelnik en Périgord, une drague avait même été sabotée avec des explosifs ! Lui met en avant le rôle des scientifiques qui font avancer les choses par leurs recherches et par la pédagogie. Il fut l’un des créateurs de l’aquarium d’eau douce de Sarlat pour que le public puisse approcher les saumons et les esturgeons et mieux découvrir la vie fluviale. Avec le photographe Alain Bordes et le dessinateur Jacques Hurtaud, un vaste travail de documentation et de pédagogie a permis de réparer une partie des dégâts le long de la rivière Dordogne.
Repartir de zéro

Faire revenir le saumon n’a pas été simple. « Il a fallu repartir de zéro », résume Guy Pustelnik. Il fallait à la fois réintroduire ce poisson dans la rivière en y amenant des œufs ou des alevins. Scientifiques et pisciculteurs ont joué les apprentis sorciers. Les essais et les erreurs se sont multipliés, alors que la nature arbitrait les résultats. Des œufs de saumons ont été achetés dans les pays étrangers et élevés en pisciculture en Dordogne. Mais quand ils sont devenus adultes, après leur séjour dans l’océan, des saumons issus d’œufs écossais sont revenus en Écosse et non en Dordogne ! « Fascinant et décourageant », commente le scientifique.

Des saumons capturés en amont dans le fleuve Loire par des pêcheurs professionnels sont achetés pour se reproduire en Dordogne dans des piscicultures. Des conseils pris grâce à des contacts scientifiques et amicaux au Québec ont bien aidé. Les jeunes saumons marqués et relâchés. Durant l’hiver 1984-1985, le premier retour est constaté ! Une victoire qui légitime les années de travail accompli.
Dans le même temps, la pression des scientifiques et des militants s’exerce auprès d’EDF qui possède les grands barrages sur la Dordogne, afin de trouver des solutions permettant aux poissons de remonter à nouveau vers leurs frayères en amont et de redescendre ensuite vers l’océan. Le défi est à la fois très coûteux financièrement et pas simple techniquement. Guy Pustelnik et ses amis font durant des années pression auprès du producteur public d’électricité qui se prête au jeu pour se faire une image plus verte que le nucléaire.
Le premier ascenseur à poissons
Le barrage de Bergerac devient un laboratoire d’essais. Il faut attendre la huitième version de la passe à poisson qui arrive à bien fonctionner en 1985, pour que des saumons remontent. Les ingénieurs d’EDF ont des prouesses et arrivent à débloquer des budgets pour trouver des solutions. Pour le barrage de Tuilières, s’élevant à 12 mètres de haut à Saint-Capraise-de-Lalinde, il fallait inventer une autre technologie que les bassins successifs des passes. La technique d’un premier ascenseur à poisson est inventée et mise en route fin 1989.

Ces défis sont accompagnés par les associations locales comme l’Association connaissance de la vie fluviale dans laquelle Alain Bordes et Guy Pustelnik jouent un rôle moteur. À Tuilières, ils participent à la pédagogie des lieux qui sensibilise le grand public.
Un autre volet du retour du saumon a été celui de la politique. La création en 1991 de l’établissement public Epidor réunit les six départements riverains de la rivière de la source à l’embouchure : Puy-de-Dôme, Cantal, Corrèze, Lot, Dordogne et Gironde. Le siège est fixé à Castelnaud-la-Chapelle en Périgord et Guy Pustelnik est nommé directeur.
La terrible introduction du silure

Dans la saga du saumon, l’Unesco, organisme culturel des Nations unies, vient apporter sa pierre en labellisant en 2012 la rivière comme réserve de biosphère. Là aussi, derrière il y a le travail de Guy Pustelnik qui a persuadé les élus avec sa force de conviction. Ce qui est bon pour la rivière est bon pour le territoire qui l’entoure. Inlassablement il doit alerter pour que les poissons ne soient pas oubliés. Il n’hésite pas à mener une partie de bras de fer avec EDF qui pratique trop de lâchers d’eau brusques, les fameuses éclusées, que n’aiment pas les saumons dans leurs frayères.
Lorsque tout semble bien se passer, d’autres catastrophes surviennent. Le silure, un poisson du Danube, est introduit par des pêcheurs qui trouvent que la taille de ce poisson-chat monstrueux offre de superbes trophées. Mais le silure est un prédateur qui bouffe tout et notamment les poissons migrateurs comme le saumon et l’esturgeon.

Un malheur n’arrivant jamais seul, le réchauffement climatique n’est pas bon pour le saumon, de même que la pollution de la rivière et un bouchon vaseux de sédiments qui se forme en aval… Après des années de combat, aujourd’hui à la retraite mais toujours conseiller technique écouté, Guy Pustelnik ne peut que soupirer et continuer à jouer le lanceur d’alerte : « Les investissements ont permis de réparer une partie du passé… Mais serons-nous capables de restaurer durablement les conditions écologiques d’un fleuve vivant dans un monde en transformation ? » Il continue à se battre.
• Le livre Sauver la rivière Dordogne, les défis du retour du saumon sauvage est publié par les Éditions Sud Ouest (19,90 euros). Préface de Denis Cheissoux, chroniqueur nature sur France Inter et postface de Gilles Boeuf, scientifique professeur au Collège de France. L’ouvrage est diffusé dans toutes les librairies et points presse de la région.
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Jeudi 29 octobre, à 20 h 30, dans la salle du Rex sera présenté Salmo salar, le défi de la Dordogne un film de 52 minutes réalisé par Alain Bordes et toute une équipe. Il raconte en images, témoignages et documents, les combats autour de la rivière et du saumon atlantique, le fameux salmo salar (entrée 5 euros pour la projection).
Il sera suivi d’une rencontre avec les auteurs du film, organisée par l’ACVF, association connaissance de la vie fluviale. Guy Pustelnik sera là avec son livre Sauver la rivière Dordogne, en présence exceptionnelle de Gilles Boeuf, ancien président du Muséum national d’Histoire naturelle. La défense de la biodiversité sera, bien sûr, au centre des débats.









