Avec toujours comme un sourire dans sa voix et de belles rencontres sur le terrain, Denis Cheissoux fait partie de ceux qui font aimer une écologie du quotidien et non punitive. Ce journaliste originaire du Tarn, parcourt la France, souvent à vélo et toujours avec un micro pour donner la parole à ceux qui préservent l’environnement. Chaque dimanche sur France Inter avec CO2 mon amour, son émission réunit plus d’un million d’auditeurs avec ses sujets sur la nature.
Ses éditoriaux aux accents de lanceurs d’alerte ne ménagent pas les pollueurs et autres destructeurs. Il dénonce volontiers les détracteurs de la science et les promoteurs de fausses informations, avec une petite phrase qui résume tout : «Un fait n’est pas une opinion ».
On le rencontre aussi lors de débats et colloques où il vient mettre de la couleur, pour « donner des coups de pouce intelligents à la nature ». Il était à Bordeaux le 1eravril pour un colloque sur les poissons migrateurs, ça ne s’invente pas. À cette occasion, on y a beaucoup parlé de la rivière Dordogne avec ses saumons, aloses, lamproies et esturgeons malmenés autrefois par les gravières, toujours par les barrages et les pollutions, de plus en plus par le changement climatique et de plus en plus par le manque de biodiversité. Le fléau dont on n’avait pas besoin s’appelle silure, prédateur vorace importé du Danube pour amuser les pêcheurs. Nous lui avons tendu notre micro pour qu’il nous parle, avec ses mots, de la Dordogne.
Comment va la Dordogne ?
« On le sait, cette rivière, c’est un grand sourire sur la carte de la France, sur plus de 400 km. Elle part du Sancy, sous forme de deux ruisseaux, la Dore et la Dogne, qui se rejoignent. Ils se disent : on ne va pas se bagarrer. Ils réunissent leurs forces, coopèrent et poursuivent leur voyage à travers des paysages extraordinaires. La Dordogne dévale le Puy-de-Dôme, passe en Corrèze à travers la Xaintrie. Pendant des millénaires, c’était sans obstacle. Elle aboutit aujourd’hui sur de grands barrages, parce que l’être humain s’est dit : on va la canaliser et la faire bosser pour rien, on va la faire travailler et produire de l’énergie. Ces barrages ont apporté de la richesse et permis de construire les chemins de fer en les alimentant en électricité. »
« Une rivière, on lui demande un tas de choses : d’irriguer les gens, de fabriquer de l’énergie, de recevoir des touristes et des canoës. Heureusement, maintenant des gens s’intéressent à elle pour elle. Elle n’est pas seulement un couloir utilitariste… À une époque où j’étais un saumon, je recevais un immense lâcher de flotte lorsque j’arrivais sur ma frayère. EDF, ce ne sont pas des poètes ; ils fabriquent de l’électricité. Ça a été un désastre. On s’est réuni autour d’une table pour chercher des solutions. Il fallait trouver un compromis entre produire de l’électricité qui a permis au monde de sortir d’une certaine pauvreté. »
Le vivant, grand oublié

« La Dordogne, c’est aussi la rivière espérance de mon pote Christian Signol. Il nous rappelle dans ces trois tomes que cette rivière tumultueuse, pas encore embrigadée par des barrages, a permis à des bateliers de vivre. Ils descendaient jusqu’à Bordeaux après un voyage qui n’était pas simple. A l’arrivée, on démontait les gabarres pour récupérer le bois après avoir transporté le plein de marchandises. C’est grâce aux rivières que les idées républicaines sont remontées jusque dans les villages les plus lointains. »
« Le vivant, avec les poissons, c’est le grand oublié. On a piétiné la gueule du vivant. On est tous issus des 30 ou 40 cm de terre sur lesquels nous sommes assis. On a urbanisé, on a apporté des espèces invasives. Dans la rivière, c’est le silure qui réussit son boulot. Autant on a besoin des pêcheurs pour nourrir les gens, lui est arrivé par le Tarn pour la pêche récréative. C’est un aspirateur, le dernier sur la chaine alimentaire, il n’a pas de prédateur. Il n’a rien à faire là. Si vous vendez des trophées, vous vendez du silure. Il ne faut pas de tourisme du silure. Il ne faut pas le pêcher pour le relâcher. Il faut le tuer. Il est imbouffable. Quand vous ouvrez son ventre, c’est un vide grenier : vous trouvez un canard, un petit chien, pas encore des enfants… On lui a construit des barrages, il va en dessous et bouffe tout ce qui passe, les poissons migrateurs par exemple. »
« Nous devons être lucides »
« La nature n’est pas un impensé. L’être humain qui est arrogant, cupide et imprévoyant, est quelqu’un qui, par rapport à la nature, a transformé tout ce qui en vient. Sa vie vient de cette nature. Il est devenu un deus ex machina, en se disant que la nature n’est bonne qu’à deux choses : le décor de nos loisirs et l’extraction du sable, du minerai, du bois… On est dans cette période de l’histoire merveilleusement tragique. Mon grand ami Jean-Marie Pelt, botaniste raconteur du vivant, disait en conférence : Nous avons une mauvaise nouvelle et une bonne nouvelle. Nous n’avons pas encore touché le fond de la piscine. La bonne nouvelle, c’est qu’il y a un fond à cette piscine. »

« Nous devons être hyper informés et hyper lucides, dans ce monde de dingues dans lequel nous vivons. Nous sommes encapsulés par l’économie où seul le profit est un espèce de dieu vivant qui nous a plantés. Pareil pour l’agriculture qui est merdique. On a besoin des agriculteurs mais pas de cette agriculture là. J’en veux à ce système. On n’a pas le droit de désespérer les gens, jamais. Soyez curieux, émerveillez vous, le beau va nous sauver, mais ne va pas résoudre les problèmes. Ne vous résignez jamais. »
« Inévitablement je suis un peu lanceur d’alerte quand je fais de l’écologie. Si j’avais voulu être tranquille, j’aurais fait une émission de chanson française à la radio. À partir du moment où vous parlez d’écologie, vous êtes clivant. Ce n’est pas l’écologie qui est punitive, c’est ce système qui est punitif. Réclamer une eau propre, un air qui tient la route, des sols vivants, une nature qui a sa place et qui n’est pas dominée. La domination de la nature a commencé dès la Bible ! »
Vers la fin de “CO2 mon amour”
« Vous êtes forcément lanceur d’alerte lorsque vous créez “CO2 mon amour” en 1992, alors qu’il n’y avait alors rien en matière d’écologie dans les médias. Heureusement, comme j’étais sur France Inter j’ai eu toute liberté de manœuvre. Dans le privé, j’aurais été en contradiction avec l’hyper capitalisme. Ça peut s’arrêter cette année, mais j’ai envie d’en faire une de plus, j’espère avoir cette chance. Je n’ai pas envie de m’accrocher comme un malade (il a 76 ans). Je suis rentré tout petit à la radio, à une vingtaine d’années, ça fait 47 ans que ça fonctionne. On a plus d’un million d’auditeurs tous les dimanches de 13 h 20 à 14 heures, c’est la seule émission qui va sur le terrain et qui voit des gens qui ont des choses à dire. »

« Je sais que je peux être un effet placebo. Je ne mens pas. Dans mes éditos je dis des choses. Mais je n’agresse pas les gens. En revanche je suis sans langue de bois. Je ne suis affilié à personne, pas à un parti vert. Je trouve que les Verts sont globalement bons localement, mais au national je ne les trouve pas bons. Ils ont un boulevard devant eux mais ils sont incapables de donner envie. Je le regrette. Il faut qu’on arrive à écologiser tout le monde. »
« Tant que l’on restera encapsulé avec ce PIB (Produit intérieur brut) comme seul indicateur, qui est l’art de compter ce que l’on gagne et jamais ce que l’on doit, tant qu’on n’aura pas d’indicateur de développement durable dans les finances et qu’on ne donnera pas de prix au vivant, les choses n’iront pas… Ce qui fait réagir les gens, c’est leur santé ou quand ils sont touchés sur leurs biens. Là les gens bougent. Je reste hyper-lucide, je suis un pessimiste étayé, un optimiste de nature et dans l’action. »
Il participera aux journées du paysage aux Eyzies samedi 25 avril (lire encadré).
Migado et les poissons migrateurs
Le colloque sur les poissons migrateurs à Bordeaux à Cap Sciences le 1er avril, était organisé par l’association Migado (Migrateurs Garonne Dordogne, Charente Seudre) dont l’objectif est la gestion et la restauration des populations de poissons du bassin.
Pour Suzanne Rabaud, sa nouvelle directrice, il s’agissait de faire le point sur les données de 25 ans de suivis des poissons migrateurs. S’y retrouvaient des associations de migrateurs des autres bassins français, créées par le ministère de l’Environnement dans les années 90, des pêcheurs, des représentants de l’État, des agences de l’eau et d’EDF.
Au fil de la journée et des interventions ils ont pu faire des constats pas très optimistes sur la qualité de l’eau, le réchauffement climatique, la continuité écologique, sans oublier le silure qui se rajoute.
Migado emploie 30 salariés, sur une douzaine de sites dont celui de Bergerac… Son budget est de quatre millions d’euros par an. Son siège est à Agen.
Aux journées du paysage, aux Eyzies

Durant deux jours, le Pôle d’interprétation de la Préhistoire aux Eyzies inaugurera sa nouvelle exposition « Habiter le paysage ».
Avec la participation de Jean-Marc Besse historien, Bertrand Follea paysagiste et urbaniste, du dessinateur Troubs, de Joëlle Zask philosophe, Alexis Zimmer biologiste et du journaliste Denis Cheissoux pour l’animation.
– Vendredi 24 avril au PIP à 18 h 30, vernissage de l’exposition. A 19 h 30, conférence d’ouverture avec Jean-Marc Besse.
– Samedi 25 avril autour de Sireuil conversation marchée de 9 heures à 14 heures (réservation obligatoire et pique-nique sorti du sac). De 14 h 30 à 16 h 30, conférences et tables rondes au PIP sur “le paysage pensé”. À 17 heures, table ronde et échanges. A 19 heures, spectacle “Spleen, les lieux aimés” avec l’association musicale Éclats.









