
Il y a au moins 100 000 ans que nos ancêtres ont commencé à s’occuper de leurs morts avec des rituels funéraires qui en disaient long sur leur humanité. « Nous nous sommes posé la question d’aborder un tel sujet qui reste tabou dans notre société et qui est compliqué dans la période sinistre que nous vivons », explique Nathalie Fourment. La conservatrice du musée national de Préhistoire, aux Eyzies, a relevé le défi aux côtés de l’ingénieur Brad Gravina et avec toute son équipe, pour approcher ce sujet majeur.
Ils ont donc inauguré le 3 avril une grosse exposition sous le titre “Gestes d’éternité” qui va durer jusqu’au mois de novembre, peu après le jour des morts. Pour apporter une réflexion décalée et pleine d’humour, le musée a invité en résidence d’artiste le plasticien toulousain Pierre Mortel. Il a collé ses petits fantômes, façon jeu vidéo préhistorique, pour baliser l’exposition à travers le musée. Avec ses yeux ronds et son suaire, il est présent dès l’affiche et la couverture du catalogue. Il flotte aux côtés du crâne dit de la dame du Cavillon, découvert en 1872 dans une grotte, à la frontière italienne.

Daté de 24 000 ans, ce squelette a été trouvé couché sur le côté gauche et recouvert d’ocre rouge. Il fut d’abord pris pour celui d’un homme, mais il est aujourd’hui identifié comme une femme. Son crâne était couvert d’une coiffe constituée de coquillages et de dents de cerf restés en place. Cette pièce originale très symbolique de rituels funéraires élaborés, a été prêtée pour la première fois par le Muséum national d’Histoire naturelle.
Des squelettes baladeurs
La conservatrice aurait bien aimé pouvoir faire venir le squelette d’une autre femme, originaire de l’abri de Cap Blanc aux Eyzies.
Vendu en 1929 à des Américains, il est précieusement conservé par le Field Museum à Chicago, qui n’a pas souhaité le déplacer pour des raisons de conservation. Le musée des Eyzies présente ses propres pièces comme le squelette du nouveau-né néandertalien du Moustier, trouvé par Denis Peyrony en 1914, perdu, puis retrouvé dans les réserves du musée en 1996.

L’exposition présente aussi le crâne de la dame de la grotte de Bruniquel, qui a quitté Montauban en Tarn-et-Garonne pour venir aux Eyzies. De nombreux restes humains authentiques ou en fac-similé, sont également présentés pour évoquer les différentes pratiques funéraires. Ainsi, des os cassés de néandertaliens trouvés dans la grotte de Goyet, en Belgique, prouvent des pratiques de cannibalisme. Différentes thèses sont avancées pour cette consommation de chair humaine, parfois entre proches identifiés par leur ADN. Ce n’est peut-être pas seulement pour se nourrir, mais pour des raisons plus symboliques.

Un moulage d’une sépulture trouvée il y a quelques années à Casseneuil, en Lot-et-Garonne, réalisé par Alain Dalis à Montignac, est présenté. Il est associé à des ossements d’animaux qui pourraient être des offrandes. Un second défunt a été installé des années plus tard dans la même tombe. Des énigmes à résoudre pour les archéologues qui tentent de faire parler les morts.
Balade dans la grotte de Cussac
Le musée a élargi la réflexion sur des gestes funéraires très divers, avec des vitrines présentant des objets égyptiens, précolombiens, africains, mérovingiens et même du XVIIIe siècle en France avec une plaque d’urne du cœur du régent Philippe d’Orléans.

L’exposition qui débute dans la petite salle dédiée est balisée à travers tout le musée par des panneaux au code couleur violet, celle du deuil dans plusieurs cultures. Le petit fantôme de Pierre Mortel est toujours là, avec parfois des commentaires façon bande dessinée qui apportent un sourire à côté des têtes de mort. « Nous redynamisons le parcours en mettant l’accent sur des vitrines qui correspondent au thème funéraire », souligne la conservatrice. Le visiteur est ainsi dirigé vers des pièces auprès desquelles il pouvait passer sans s’arrêter : par exemple l’étonnante sépulture de l’enfant de la Madeleine, avec tous les coquillages retrouvés sur les ossements.

Une nouveauté est aussi présentée pour cette exposition avec une visite de la grotte de Cussac située au Buisson-de-Cadouin, grâce à des casques de réalité virtuelle. Un relevé numérique très précis a été assuré pour permettre une balade d’une quinzaine de minutes dans cette grotte qui ne sera jamais ouverte au public, où des comportements mortuaires datant d’il y a 33 000 ans ont été découverts. Les défunts ont été placés volontairement dans des bauges d’ours des cavernes.
Pour prolonger la visite sur ce thème, le musée et le Grand Palais Réunion de musées nationaux ont conçu un catalogue guide complet et didactique pour tous les publics : une chronologie très claire et un glossaire des termes techniques n’ont pas été oubliés. Il devient un ouvrage de référence, avec la contribution de chercheurs renommés comme Bruno Maureille ou Jacques Jaubert. Sans parler des petits fantômes de Pierre Mortel comme guides tout au long des pages.
80 000 visiteurs au musée national de Préhistoire
Il y a trois ans, le musée des Eyzies fêtait le centenaire de sa création par Denis Peyrony simultanément à la sortie de son projet scientifique et culturel (PSC), état des lieux et feuille de route jusqu’en 2028. C’était la première action de fond menée par Nathalie Fourment, nommée conservatrice fin 2020 pour remplacer Jean-Jacques Cleyet-Merle qui occupait ce poste depuis 32 ans.

Pour inaugurer, vendredi 3 avril, cette troisième exposition majeure depuis son entrée en fonction, Nathalie Fourment citait son fameux PSC et la progression de la fréquentation du musée qui dépasse désormais les 80 000 visiteurs par an. Elle ne manque jamais de rappeler les sept millions de pièces gérées par l’établissement (le seul de niveau national en Dordogne) dont la richesse en fait l’un des principaux musées de Préhistoire au monde.
Mais, devant les représentants du ministère de la Culture et de la Direction régionale des affaires culturelles, elle déplorait la baisse de ses moyens. « Nous avons perdu trois postes qui n’ont pas été remplacés. » Trois agents sur 45 que comptait le musée. Elle dénonçait cette perte qui touche un lieu de diffusion culturelle, de conservation et de recherche.
Avec son équipe, elle ne baisse pas les bras. Elle a relevé le défi d’organiser une exposition importante avec le prêt d’objets exceptionnels venus de collections majeures comme celles du Muséum national d’Histoire naturel à Paris, du Musée d’archéologie Nationale de Saint-Germain-en-Laye ou d’Autriche.
Autour de l’inauguration de cette exposition qui durera jusqu’au 8 novembre, plusieurs événements avaient été organisés : un concert et des lectures de Pierre Mortel le vendredi soir, une conférence avec Philippe Descola, anthropologue professeur émérite au Collège de France le samedi, et une journée familiale et gratuite le dimanche. Un musée bien vivant.
• Le musée des Eyzies est ouvert toute l’année. D’octobre à mai de 9 h 30 à 12 h 30 et de 14 heures à 17 h 30 (fermé le mardi).









