Accueil BIEN ailleurs Raid moto : Alzheimer dans son moteur

Raid moto : Alzheimer dans son moteur

© SBT
COMBAT TOUT TERRAIN. C'est un road trip de plus de 25 000 km qui carbure à la générosité : deux motards périgourdins vont s'élancer samedi vers la Mongolie pour recueillir des dons au bénéfice de France Alzheimer Dordogne. Au nom d'un aidant-aimant tombé à bout de forces, d'une malade dévorée par la maladie, d'une famille attentionnée qui veut attirer les regards et les aides, d'une association qui combat l'isolement et les préjugés.

Frédéric D. aborde le périple qu’il entreprend ce 21 mars, lendemain de printemps, avec sa Yamaha Ténéré 700 World Raid spécialement équipée ; et surtout avec le cœur, grand cœur généreux des dons recueillis pour France Alzheimer Dordogne, et cœur brisé d’une famille touchée par cette maladie. « Tant qu’on n’y est pas confronté, on ne peut rien savoir de ce monde parallèle, douloureux », confie-t-il en évoquant le destin de sa belle-mère, qu’il connaît depuis 30 ans, admise en unité protégée depuis que son beau-père, aidant, s’est éteint le cœur brisé, au sens propre, après 60 ans de vie commune. Épuisé physiquement et émotionnellement, victime collatérale de cette maladie qui touche 1,4 million de personnes en France, dont 10 000 en Dordogne.

Servir une cause

Depuis, Frédéric et son épouse s’occupent de la dame de 81 ans qui glisse dans un ailleurs opaque, après des alertes apparues il y a seulement 5 ans. « En un an, des trous dans l’hippocampe étaient déjà visibles sur imagerie. » C’est au nom de sa famille que Frédéric D. va s’élancer sur les routes, et en celui des aidants, des proches, des bénévoles de France Alzheimer, des équipes de soignants dévoués, et des chercheurs qui ont besoin de moyens pour avancer alors qu’aucun traitement ne permet de combattre « cette maladie qui terrorise », pour laquelle il veut parler « du déni, de la honte, de la mise à distance ». Celle qu’on désigne en chuchotant, parfois à tort pour qualifier aussi d’autres maladies neuroévolutives, rompt assurément des liens en coupant les fils de la mémoire, mais elle en tisse de nouveaux et ouvre des horizons insoupçonnés. C’est le cas avec ce défi à moto, porté par une histoire personnelle qui en rejoint bien d’autres. Une rencontre décisive se fait dans l’unité protégée d’un Ehpad où Geneviève Demoures, vice-présidente nationale de France Alzheimer et présidente en Dordogne, intervient.

Un courage discret

Jérôme Cheze (Dafy) avec les bénévoles de France Alzheimer Dordogne (Geneviève Demoures près de Frédéric) © SBT

Il faut le questionner et insister au bout d’une conversation pour apprendre que Frédéric D., jeune retraité de la gendarmerie* (motorisée, bien sûr), a aussitôt travaillé dur pendant plusieurs mois dans une entreprise de Saint-Astier, il a fait du béton pour préparer ce voyage, entièrement autofinancé, soit 10 à 14 000 euros par personne. Car Frédéric a embarqué son ami Tana, ancien gendarme lui-aussi, dans cette aventure de 25 à 30 000 km vers la Mongolie. « Un voyage prévu et que j’ai voulu faire à la mémoire de mon beau-père, et dans un esprit de solidarité. » Un voyage dans ce pays avait marqué ses beaux-parents, particulièrement le désert de Gobi.

Recueillir des dons en chemin

Christelle, Éric et Frédéric © SBT

Il va faire ce « pèlerinage” en confiance, en essayant d’oublier les tumultes d’une planète qui tremble sous les bombes, en pensant à ceux qui oublient cela et tout le reste, à rêver un peu aussi en profitant des paysages et en les partageant pour inciter aux dons. Si l’objectif est d’aller jusqu’à Oulan Bator, le véritable enjeu consiste à faire arriver un maximum d’argent sur le compte spécifique ouvert sur Hello Asso au bénéfice de l’association en Dordogne : transparence assurée. Une caméra embarquée, fil rouge relié à deux amis vidéastes et dronistes professionnels, motards eux aussi, basés à Bussière-Galant (87), les accompagnera pendant 3 à 5 mois (marge pour l’imprévisible !) à travers 15 pays. Christelle et Éric, touchés par la cause et bénévoles eux aussi pour cette opération, assureront le montage des images diffusées sur la chaîne YouTube. Tout est prêt, les démarches administratives, l’inscription sur le fil d’Ariane du ministère des Affaires étrangères, et côté sécurité santé tout est paré aussi puisque Tana est spécialiste du secours médical en zone dégradée.

Chevauchée mécanique

© SBT

Les deux motards ont l’habitude de ce type de voyage en Europe. Frédéric avait commencé sa retraite, en 2024, en traçant 20 000 km à travers 20 pays. Chevauchant des motos identiques, un modèle fiable et rustique, achetées d’occasion chez Dafy Moto à Boulazac, sponsor et point de départ de l’expédition, ils prévoient d’effectuer 70% du parcours en format tout-terrain. « On est motivés, pas inconscients. »

« L’arrivée de motos attire toujours du monde, c’est un véhicule de proximité. » Frédéric D.

L’appel à générosité a déjà commencé, la collecte de dons pour l’association se poursuivra tout au long de leur expédition, à suivre à distance par géolocalisation. En Turquie, le duo fera étape chez l’équivalent de France Alzheimer dans le pays. Partout, les deux motards seront autonomes pour bivouaquer (et pour des dépannages mécaniques), mais ils préfèrent l’hospitalité et les échanges au hasard d’un itinéraire en toute liberté, rien de verrouillé, juste des points d’intérêt à ne pas manquer. Et beaucoup d’interactions humaines à animer autour de cette maladie sans frontières, sinon celle de la peur.

* Militaire, gendarme, son amour pour la moto l’a conduit à se spécialiser après un stage initial en 1996 : brigade motocycliste à Toulouse Muret, Bergerac puis Périgueux où il était commandant. 

Inlassable combattante

© ChristEric

Geneviève Demoures, voix des malades et des aidants pour toucher l’opinion, se dit admirative et très émue par l’engagement des deux motards au profit de l’association. Une manière inédite « d’alerter les pouvoirs publics sur l’urgence d’une feuille de route financée dans le cadre du plan grand âge », rappelant qu’il n’y a plus de plan national depuis 2010. Elle sait que les grands élans doivent beaucoup à des héros comme ces deux Périgourdins, « on l’a vu pour la lutte contre le Sida, le mouvement vient des citoyens ». Et, à l’heure du prochain congrès sur la maladie, en avril à Lyon, premier à se dérouler en France, elle enrage de voir un médicament essentiel pour freiner le mal à ses débuts, apparaître sans obtenir de remboursement, soucieuse de l’accès aux soins pour tous.