L’atelier de son grand-père, Jean-Gabriel, donnait sur la rue Limogeanne, artère commerçante piétonne du centre de Périgueux, au fond de l’actuelle librairie La Mandragore. Ce décorateur dessinait pour des enseignes de boutiques, des véhicules, il a aussi travaillé au château des Milandes, pour Joséphine Baker. Puis son fils Jean-Claude, compagnon du Tour de France, a pris la relève et créé sa propre entreprise, rue Combe des Dames. Avec ses deux ouvriers et à grands renforts d’échafaudages, le peintre en lettres fixait l’identité visuelle des magasins Conforama et Mobis, dans les années 1970. « Tout cela m’a forcément influencé », convient Olivier Gourvat, qui jouait avec les catalogues de lettres, outils de travail familiaux entrés dans les dessins qu’il faisait, petit garçon. Son œil a continué de s’exercer dans la consultation de magazines et de livres, jusqu’à devenir graphiste.

Culture typographique
Il a acquis les bases de son métier au lycée professionnel des métiers Toulouse-Lautrec à Bordeaux puis à l’école MJM de Toulouse. Entré dans la vie professionnelle en même temps que les ordinateurs transformaient en profondeur ce secteur d’activité, il a alors manié les logiciels plus que les crayons, transposé son savoir-faire en veillant à manier avec précaution «des outils avec lesquels tout est possible, trop même, et qu’il faut donc contraindre ». D’abord investi dans le monde de l’édition, chez Dargaud et Chronicle Editions, il choisit de créer son propre studio en 2000 et de se spécialiser dans la création typographique.
Bien installé dans une profession passée au numérique depuis longtemps, Olivier Gourvat observe avec émotion le retour des lettres peintes et des décos rococo de son enfance, une vague un rien nostalgique qui le ramène à son entrée dans ce monde « parallèle » des lettres, celles que l’on dessine pour mieux les écrire.
La production de sa fonderie numérique, Mostardesign, installée à Cubjac, fait référence. Ses fontes et polices de caractère s’inscrivent dans le paysage du quotidien, ici comme à l’autre bout du monde. Elles ont pour nom Sofia Pro — la plus repérée depuis son lancement en 2009 — ou Metronic Slab Pro — la plus récente —, et sont utilisées par des marques et institutions internationales : Unilever, TikTok, Pepsi, Lyft, Blizzard, Warner Bros, Best Buy, Walt Disney, Museum of Sydney ou le Museum d’Histoire Naturelle de New York ; mais aussi par des acteurs locaux et nationaux, la Région Nouvelle-Aquitaine pour son plan Néo Terra ou le Salon International de l’Agriculture.
Mots sans frontières

Si la culture graphique est très prégnante aux États-Unis et génère le plus de nouveautés, héritage « d’une influence et d’un impact des productions dans les années 1950 », la France compte aussi de grands typographes. Parmi lesquels Olivier Gourvat, qui a osé tenter sa chance outre-Atlantique. Une fois la confiance installée et le travail considéré comme bon, il assure y avoir carte blanche. Le concepteur a 30 polices d’écriture à son actif, soit 500 fontes (16 fontes pour un caractère avec différences de corps, de style et de graisse). Disponibles sous licence, elles peuvent aussi être développées sur mesure, toutes avec une traçabilité.
Mostardesign Type Foundry est reconnu sur les plateformes spécialisées et collabore avec des distributeurs mondiaux comme Adobe ou MyFonts. Le studio périgourdin va connaître une expansion majeure cette année, avec l’ouverture sur 40 langues de plus : le grec, le vietnamien, l’arabe, les langues indiennes…, un milliard de locuteurs pourront lire ses créations.
Équilibre et subtilités
« Je dessine tout, puis je transmets au développeur » basé en Italie, concepteur d’un programme de possibilités en 220 langues et d’une ingénierie pour l’affichage. Le travail de création d’Olivier Gourvat vise l’équilibre entre respect et transgression des règles typo établies, sa propre approche artistique en prime. Cela consiste à faire émerger un caractère capable d’exister sur tout l’alphabet, de garder la constante de la signature graphique. Ce fil rouge court autour de lettres maîtresses (L,O,H), repères étalon pour la suite, pour les courbes et les bâtons, tout un travail d’anatomie et de nuances sur les hauteurs et ascendances, les proximités et les terminaisons, les approches de paires pour chasse variable. L’ensemble forme une œuvre subtile, une mécanique de précision au service d’une harmonie et d’une lisibilité — objectif à ne jamais perdre de vue — mais aussi d’une grille de lecture faite de caractères dits ouverts ou fermés, qui en disent long sur les intentions. Ainsi Olivier Gourvat, féru de cette grammaire et mathématique des lettres, s’intéresse à la lecture de l’Histoire à travers ce qui est loin d’être un détail, le décryptage de la fronde « trumpienne » contre la police Calibri ou encore les choix faits par les nazis.
Engagement durable
Sacrés caractères dont le choix peut aussi servir des causes et des valeurs. On sait que le trafic numérique fait chauffer la planète, aussi Mostardesign veut prendre sa part de responsabilité et contribuer à la lutte contre le changement climatique. « Nous offrons gratuitement les styles Light, Regular et Bold de toutes nos familles, y compris les plus populaires comme Sofia Pro, Filson Soft, Filson Pro, Univia ou Rival, à toutes les organisations engagées dans l’action climatique et la transition écologique. » Dans l’objectif de mettre des outils professionnels au service de ceux qui œuvrent pour un avenir plus durable, structures à but non lucratif et environnementales, dans des conditions financières privilégiées. Comme quoi on peut vraiment choisir d’écrire l’avenir à sa façon.
Environnement numérique
Chaque jour, dans le monde, une vingtaine de caractères continue d’apparaître et « il reste de la place pour de nouveaux ». À destination des professionnels du design et du graphisme, sur supports web ou imprimés, ils sont les acteurs d’une communication au moins aussi parlante que les images. Voire davantage. « Les multinationales ont besoin d’une typo aussitôt identifiable, elle a pris le dessus sur le logo. » Le naming est devenu la voix de l’entreprise, sa signature repérée dans une continuité internationale.









