Accueil BIEN commun Si l’édition en Périgord m’était contée

Si l’édition en Périgord m’était contée

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HISTOIRE. Dans le cadre de l'anniversaire des éditions Fanlac*, une conférence a permis de voyager dans l'histoire du livre en Périgord. Anne-Marie Cocula et Michel Combet ont tourné les pages de l'édition locale et Alice Tardien a retracé l'important chapitre familial dans l'amphithéâtre de la médiathèque de Périgueux, qui porte le nom de son grand-père, Pierre Fanlac.

Anne-Marie Cocula nous entraîne dans un retour aux origines, c’est-à-dire dans la première moitié du XVIe siècle où tout se joue en France, à l’ombre de la Suisse qui rayonne alors du point de vue éditorial. « Les best-sellers de l’époque sont les livres religieux.» La littérature profane existe peu et la censure s’invite déjà, celle de la Sorbonne et des théologiens. Érasme est largement biffé. « Sans l’imprimerie et l’édition, pas de cassure religieuse et pas de réforme. » L’historienne rappelle que l’ordonnance de Villers-Cotterêts (1539) qui met en obligation la langue française, surtout pour écrire la justice et la police, est un aboutissement et non un point de départ.

Montaigne, de Millanges à L’Angelier

La spécialiste de Montaigne rappelle que la langue maternelle de cet illustre Périgourdin était le latin mais, 40 ans après la fameuse ordonnance, il écrit en français… Quand le plus important libraire-imprimeur de Bordeaux, Simon Millanges, édite Montaigne, l’auteur doit payer pour cela ! Un an plus tard, en 1581, il est à la foire du livre de Francfort et a déjà acquis une notoriété : en 1588, quand Abel L’Angelier le publiera, c’est l’éditeur qui paiera. En 1595, l’édition complète des Essais sera publiée à titre posthume grâce à l’action conjuguée de trois femmes, son épouse, sa fille et Marie de Gournay. « Une première dans l’histoire de l’édition.»

Auteurs essentiels édités loin du Périgord

Pour l’historienne, La Boétie, l’indissociable ami de Montaigne, reste une énigme : « on ne lui doit que 70 pages manuscrites, La servitude volontaire »… Cette œuvre, qui échappera à son auteur et sera sans cesse copiée, reste d’une remarquable modernité. Quant à Brantôme, noble à la carrière militaire ratée, il écrit sa vie durant et ne « s’abaisse » pas à s’occuper d’éditer : il laisse le soin à sa postérité de s’occuper de la malle d’osier remplie de manuscrits. La première édition du Livre des dames (Les dames galantes) sera publiée à La Haye, dans un format proche du livre de poche…. précieux exemplaire dont dispose la conférencière.

Michel Combet, Anne-Marie Cocula-Vaillières, Alice Tardien ©SBT

Michel Combet poursuit ce panorama éditorial en soulignant qu’aucun de ces auteurs n’a publié en Périgord où cette tradition est pourtant ancienne. « Le seul incunable en Guyenne a été édité à Périgueux en 1498 par Jean Garant.» La chronologie de l’imprimerie en Dordogne est lente et chaotique, avec un siècle d’écart entre chaque ville : les Texier puis Dalvy (spécialisé dans les ouvrages « caractéristiques de régions à lent développement intellectuel ! ») s’installèrent à Périgueux, puis on trouve trace d’imprimeur à Bergerac en 1585 et seulement en 1694 à Sarlat, un texte en occitan de l’abbé Pierre Rousset qui aurait influencé Molière pour ses Précieuses ridicules.

Peu de titres en trois siècles

Pas mal de livres interdits circulent à cette époque. Les éditeurs bien installés empêchent la concurrence de s’établir. Au XVIIe, Bergerac connaît pourtant une flambée d’éditions de par sa position dans le protestantisme. Après un siècle très calme, le renouveau s’empare de Sarlat fin XVIIIe pour répondre aux autorités. Ces professionnels ont du mal à survivre, s’affairant à d’autres obscures tâches parallèles, car les publications sont peu nombreuses : « 213 en trois siècles à Périgueux sous l’ancien régime !», note Michel Combet. Trois fois plus à Agen, quatre fois plus à Limoges.

Abondance au XIXe

La Révolution multipliera les textes et ce trafic rendra le commerce plus lucratif dans cette période à risques. Le XIXe sera le siècle des évolutions : de la législation, de la pensée, des moyens de transport, de l’école… Les imprimeurs deviennent aussi patrons de presse. La pierre lithographique permet des tirages abondants et bon marché, la production va augmenter. Parce qu’on demande alors un brevet d’exercice, on sait que 122 sont distribués entre 1810 et 1890 (libraires, imprimeurs, typo et lithographes). Les éditions Fontas, dans la première moitié du XXe siècle, influenceront Pierre Fanlac. À Bergerac, P. Castanet, issu d’une famille paysanne, fonde une dynastie qui exercera jusqu’à la seconde moitié du XXe. Eugène Le Roy, autre grand auteur périgourdin, n’aura tout comme ses illustres prédécesseurs aucune parution initiale (excepté une) en Périgord.

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Alice Tardien, en complément de la riche exposition toujours visible à la Médiathèque de Périgueux, explique que son grand-père est d’abord passé par la presse, il s’est installé à Paris jusqu’en 1947 et y a fréquenté les bouquinistes, avant de devenir imprimeur-éditeur « près la Tour de Vésone » avant que les deux activités ne se séparent, en 1984, quand son équipe reprendra l’imprimerie en Scop. « Après la composition à la main, la linotype sera utilisée jusque dans les années 1980. » Pierre Fanlac suivait chaque étape de la vie de ses ouvrages, attaché au contenu aussi bien qu’à l’objet, avec le Garamond en majesté des polices de caractères.

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À l’heure du numérique

Ce goût pour la belle ouvrage se poursuit à l’ère du numérique avec le soin à la maquette apporté par Garance de Galzain, qui accompagne les éditions pour le prépresse depuis une cinquantaine d’ouvrages, la conception graphique contribuant à l’identité de la maison. « Il importe de veiller aux règles typographiques comme à la syntaxe, chasser les veuves et les orphelines (lignes de paragraphes isolées), fluidifier la lecture. » Après ses parents, Marie-Françoise et Bernard Tardien, Alice marche sur les traces de Pierre Fanlac, « artisan intellectuel » soucieux d’allier le fond et la forme. Le niveau d’exigence s’est ainsi appliqué, pour le livre Montaigne 1588 d’Anne-Marie Cocula, à ne sélectionner que des illustrations du XVIe (une seule ne l’est pas) sur un papier couleur ivoire. Et les séances de travail restent enrichissantes pour tous, auteurs et éditeurs.

La médiathèque témoigne de la richesse d’une œuvre prolifique puisque 974 exemplaires estampillés Fanlac sont déposés dans ses rayons.

* Exposition visible jusqu’au 22 décembre 2023

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