C’est une belle idée, qui donne de l’épaisseur à la fameuse interrogation de Lamartine : « Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ? », que cite bien sûr l’autrice. En faisant revivre une lignée familiale à travers les meubles et les objets qui ont accompagné les générations successives, dans un château de la vallée de la Dordogne, Guillemette de La Borie va chercher dans les recoins de la mémoire, les secrets et les actes de bravoure, les caractères ombrageux ou flamboyants qui animent une dynastie. Les destins de femmes dominent cette fresque qui entraîne le lecteur du château de V — qui trouve enfin un acquéreur et pourra libérer Elina d’un passé trop lourd — à l’île Maurice en passant par un appartement parisien rue du Bac, un vignoble de Cognac ou les richesses artistiques de Rome, au fil des époques traversées. Ces femmes, que les impératifs de succession privent du domaine ou que les jeux d’alliance poussent vers lui malgré elles, en font toute la richesse, de celle qui dépasse les contingences matérielles pour s’inscrire dans les relations humaines, les pires comme les meilleures pour assurer l’honneur, les apparences, la descendance, la prospérité, l’intégrité d’un patrimoine.
Elina, Hortense, Thérèse et les autres
On suit l’autrice avec curiosité et délectation, en s’appuyant sur la généalogie publiée en fin d’ouvrage, dans les méandres du cœur et des rancœurs, en se demandant quelle autre voix parle et quels autres points de vue émergent aux basculements typographiques qui apparaissent dès le deuxième chapitre et jusqu’au seizième, qui referme la première partie, chacun donnant une clé de ce qui se joue avec la vente de ce château et de ce qu’il contient, à l’exception de chaque objet indiqué en tête et échappant aux enchères, à la demande de l’acquéreur américain fortuné. Pourquoi cette étrange liste ? Comment ce startupeur a-t-il connaissance de ces trésors et rebuts disparates ? Qui est vraiment la jeune Pia chargée d’estimer le contenu du château et jusqu’où reconstitue-t-elle son histoire ?
Le caléidoscope patiemment construit par l’autrice tend à révéler, dans la seconde partie, pourquoi Elina veut tourner une page de sa vie et pourquoi ce mystérieux Américain tient tant à se l’approprier. On espère, on devine et on sourit de savoir qui il est et même ce qu’il veut en faire. Et il se peut que ce voyage temporel, qui se voulait sans retour, soit une réconciliation, chacun des protagonistes avec un pan de son histoire et avec ceux qui en sont les héritiers.
Fresque et détails
Comme toujours avec Guillemette de La Borie, l’histoire est racontée avec style, humour et sensibilité — et, ici, avec originalité de mise en scènes —, enrichie de recherches pour placer le lecteur au contact d’une foule de situations et de lieux authentiques. Tout commence avec Angélina dite Elina, fille d’industriel picard mariée à Amédée de V en 1872 et devenant comtesse, l’alliance de la dot bourgeoise, du titre aristocratique et du domaine périgourdin formant le socle d’une belle prospérité.
De quartier de noblesse en revers de fortune, le lecteur découvre des épisodes de guerre (le héros de la Première Guerre mondiale… est une héroïne), avec ceux qui reviennent de l’enfer des tranchés et les deuils en grande tenue, les premières arrivées en gare du Buisson en wagon de luxe spécialement accroché aux 3e classes du Paris-Orléans, les étés embellis par les rires des enfants et les jeux de croquet dans le parc (et la douleur indicible de la perte de la petite Louise), la vie des domestiques à l’ombre des confidences châtelaines (avec un savoureux passage concernant un artiste peintre célèbre), les photos de famille qui figent les sentiments et immortalisent les lieux (jusqu’aux épisodes lointains par daguerréotypes), les jeunes « innocentes » écartées au couvent, le poids de la religion (et les longues heures de catéchisme), les liaisons discrètes, un possible enfant illégitime, le surprenant « revers » d’un tableau généalogique, l’intellectuelle qui s’émancipe de sa famille pour étudier à la Sorbonne fin 1938 (évocation de Joséphine Baker qui vient d’acheter les Milandes, château voisin de V), les tourments de l’occupation allemande, la première d’une longue série de 2CV, l’affirmation de nouvelles générations dans le choix de leur avenir et le refus du patriarcat, des mésententes qui ne se cachent plus, un rang qui se délite et une propriété qui s’effiloche… Et la surprenante métamorphose d’un nom à l’autre bout du monde. Mais laissons à chacun le plaisir de savourer la fin de l’histoire et de poser les dernières pièces du puzzle imaginé par Guillemette de La Borie.
Transmission
On imagine chaque situation qu’elle décrit et on cherche quel château, parmi tous ceux qui se cachent dans les environs, a pu l’inspirer (la « présence » d’une Dame blanche est un indice précieux). Il convient de mémoriser les liens de parenté ou de se référer à la boussole généalogique fournie, qui favorise la lecture des 330 pages, sous peine de se perdre dans les couloirs du temps. Enfin, à l’heure où les Français retrouvent le goût du mobilier ancien et des trésors d’antiquité — en témoigne l’émission Affaire conclue, ce livre permet aussi de voyager dans le milieu des salles des ventes et commissaires-priseurs grâce à un vocabulaire choisi et précis, apportant une valeur supplémentaire à cette saga qui révèle que si l’on arrive à échapper au poids matériel d’un héritage, il semblerait qu’il soit plus difficile d’effacer les empreintes familiales, même les plus ténues.
• Adjugé, vendu ! Guillemette de La Borie, Calmann-Lévy, collection Territoires, 344 pages, 19,90 euros.









