Pour sortir de l’oubli cette étonnante histoire, le journaliste Pierre Daum a passé des années à fouiller les archives et les mémoires. Il a ainsi pu reconstituer la vie de milliers d’Indochinois amenés au début de 1940 en Dordogne pour travailler à la poudrerie de Bergerac, puis dans des marécages près des Eyzies. Il la raconte dans un nouveau livre au titre explicite : “Colonisés, déplacés, exploités en Dordogne, 1940-1948”.

L’auteur avait découvert en Provence, lors d’une grève d’une usine Lustucru, l’histoire de ces 20 000 hommes recrutés “de gré ou de force” dans les colonies du Tonkin, d’Annam et de Cochinchine. Par bateaux entiers, durant 36 jours de voyage, ils avaient été amenés pour travailler en France métropolitaine sous le contrôle du service de la MOI, main-d’œuvre indigène. Ils devaient ainsi participer à l’effort de guerre et fournir une force de travail très bon marché. En Camargue, ils avaient notamment été enrôlés pour créer des rizières.
En Dordogne, une mémoire photographique exceptionnelle a pu donner corps à ce déracinement : les images prises par Robert Bondier sur le terrain et dans son studio bergeracois, retrouvées par son petit-fils Michel Lecat.
Le froid et la faim
Pierre Daum a lu des milliers de documents et retrouvé des familles en France et jusqu’au Vietnam. Pour son dernier livre, il a notamment travaillé en résidence d’écriture à Saint-Léon-sur-Vézère.

Il a ainsi comptabilisé 4 000 travailleurs indochinois en Dordogne venus sur une période de près de 10 ans. Une majorité est passée par la poudrerie de Bergerac et par les camps d’hébergement installés à proximité. Beaucoup sont partis travailler dans les marais des Beunes, en Périgord noir, dans la récolte de bois et dans des exploitations agricoles.
Ils ont connu le froid car ils étaient mal équipés pour notre climat, la faim à cause de la nourriture souvent détournée et des salaires très faibles qu’ils recevaient, et parfois des brimades et une privation de liberté. « Ils mangeaient des plantes immangeables et des couleuvres », se souviennent des vieux Périgordins. Et parfois même des champignons mortels faute de les connaître.
Une soixantaine d’entre eux ont trouvé la mort en Dordogne pour différentes raisons (dont des bombardements anglais de la poudrerie en 1944) et ont été inhumés dans le principal cimetière de Bergerac, celui de Beauferrier. Un mausolée leur est dédié.
Après la guerre
Les travailleurs asiatiques avaient dû laisser au pays leurs familles, parfois femme et enfants pour les plus âgés. En Périgord, ils vivaient avec leur nostalgie, organisant des fêtes traditionnelles comme chez eux ou se faisant prendre en photo à leur avantage avec des costumes prêtés par le photographe pour envoyer leur image au pays.
La vie dans ces camps de travail n’était pas rose, mais les plus curieux arrivaient à créer des liens avec des Périgordins. Ils ont pu s’engager dans la Résistance, puis dans les combats de la Libération, et certains dans l’armée.

Des relations sont nées entre ces couples mixtes, des mariages et des enfants. Lorsque, après la fin de la guerre, la plupart sont partis, quelques-uns sont restés. Leur histoire s’est poursuivie sur fond de lutte contre la colonisation avec des engagements militants retrouvés par Pierre Daum. Beaucoup ont vécu dans des quartiers pauvres où étaient concentrés des rapatriés des anciennes colonies françaises. D’autres sont partis se battre en Indochine lors de terribles guerres de décolonisation, dans un camp ou dans l’autre. Des expériences déchirantes, pour certains, qui sont racontées par Pierre Daum dans ce livre passionnant de vérité, aux pages illustrées de dessins laissés par des artistes indochinois sur les murs de bâtiments de la poudrerie de Bergerac.

Les derniers témoins directs ont disparu, mais les souvenirs restent dans les familles qui ressortent documents et photos, comme celles de Ly Hoang Bui et de Nguyen Van To qui se retrouvent dans le livre. Une histoire que l’on avait failli oublier.
Une expo à Périgueux et un mémorial à la mairie de Creysse
Ce devoir de mémoire, comme on le nomme en d’autres circonstances, a pris corps dans cette aventure des Indochinois en Périgord. Il y a eu les expositions aux Eyzies, à Bergerac et bientôt aux archives départementales, à Périgueux, du 29 avril (vernissage à 18 heures) au 31 juillet.

L’autre rendez-vous important du parcours sera l’inauguration du mémorial à Creysse samedi 30 mai à 11 heures. Sur la façade de la mairie, des portraits de ces travailleurs seront reconstitués à partir de centaines d’images du fonds Bondier-Lecat. La veille, vendredi 29 mai, à 18 heures, conférence à l’auditorium François-Mitterrand, 21 boulevard Sicard à Bergerac.
Les conférences de Pierre Daum pour présenter cette histoire et son livre se multiplient. À Eymet le 23 avril à 18 heures à la médiathèque, à Pays de Belvès le 24 avril à 18 heures, le 25 avril à Cherveix Cubas à 14 h 30 à la médiathèque, le 27 avril à Sainte-Alvère à 18 heures à la halle aux truffes, le 28 avril à Ribérac à 14 h 30 à la médiathèque et à 18 h à Montpon à la médiathèque et le 30 avril à 18 heures à l’auditorium Joséphine Baker. Le marathon de présentation se poursuivra à travers la France.









