La grotte de Font-de-Gaume, l’une des dernières aux peintures préhistoriques originales encore ouvertes à la visite en Dordogne (avec Rouffignac, Villars et Bernifal), n’avait jamais pu être datée avec précision. En Préhistoire, donner l’âge d’un vestige a d’abord relevé de l’exercice «au doigt mouillé », à partir du style des dessins ou des objets trouvés dans les sols .
Pour obtenir la précision donnée par le carbone 14 (lire plus loin), il faut y découvrir sur les parois des restes de carbone issus d’anciennes matières vivantes. L’utilisation de charbon de bois pour dessiner est l’idéal. Manque de chance, en Périgord on trouve en abondance de l’oxyde de manganèse, un minéral d’un noir profond, préféré par les artistes préhistoriques. C’est le cas dans Lascaux, la plus connue, mais également à Font-de-Gaume. Les charbons de bois trouvés dans les sols et analysés, ne sont pas fiables pour dater les dessins.

Les traits des bisons, chevaux et autres animaux représentés ici ont été réalisés avec des minéraux et ne recèlent pas de charbon. Du moins le croyait-on depuis des années. Mais une équipe dirigée par Ina Reiche, directrice d’un laboratoire de Chimie Paris Tech et chercheuse au CNRS, le centre national de la recherche scientifique, a utilisé une nouvelle méthode dite d’imagerie spectrale pour vérifier cette vieille croyance. Bingo. Ils ont trouvé des traces de charbon de bois dans les pigments noirs de deux dessins : un bison et un masque humain.
Publiée aux États-Unis
Les relevés effectués sur place début 2024 par toute une équipe, sous le contrôle du Centre des monuments nationaux, qui gère Font-de-Gaume, et de la DRAC, la direction régionale des affaires culturelles, et le préhistorien Patrick Paillet, du Museum national d’Histoire naturelle, ont été réalisés à distance des parois, avec seulement de micro-prélèvements de matière, souligne le communiqué du CNRS. L’analyse par spectroscopie Raman (par balayage d’un faisceau lumineux) et en laboratoire a permis d’évacuer les doutes sur des “pollutions” extérieures comme des mouchages de torches ou des ajouts de matière plus récents.

La publication dans une revue scientifique de référence mondiale, celle de l’académie nationale des sciences américaine, PNAS, a permis de révéler cette première.
Les dates sont un peu plus jeunes que celles de 15 000 ans estimées jusqu’alors par les styles des dessins. Selon les résultats dits calibrés, le bison aurait été réalisé entre 13 461 ans et 13 162 ans avant le présent. Le masque a plusieurs dates : de 8 993 ans pour un œil, 15 981 ans pour la lèvre supérieure et 14 246 ans pour celle inférieure. Sur le masque, les différences importantes de dates pourraient être liées à des retouches, pense la chercheuse Ina Reiche, « car il suffit de 5 % de carbone moderne pour rajeunir un échantillon de mille ans ».
Des espoirs pour Lascaux

L’amélioration des techniques de datation, et surtout non invasives, qui n’abiment pas les œuvres millénaires, enthousiasme les chercheurs. « Cette étude ouvre de nombreuses perspectives pour une datation plus systématique des représentations pariétales de la caverne et encourage la poursuite des recherches sur l’art pariétal paléolithique à base de noir de carbone dans la région de la Dordogne », conclut l’équipe de recherche.
Les préhistoriens spécialistes de Lascaux ont les yeux qui brillent, eux qui espèrent depuis des années pouvoir mener à nouveau des recherches pour mieux connaître ses secrets, notamment celui de son âge. Romain Pigeaud souligne que l’utilisation par spectroscopie d’imagerie est devenue à la fois précise et non destructrice. Il rappelle que des traces de charbon de bois ont été trouvées il y a des années sous la patte d’un des taureaux, mais n’ont pas été analysées. Denis Tauxe pense que l’on pourra faire des découvertes incroyables dans tous les animaux dessinés en noir.

Si de nouvelles recherches pouvaient être lancées, elles permettraient de préciser les dernières données récoltées parmi les objets et les relevés par Mathieu Langlais et Sylvain Ducasse. En 2020, leur projet Lasco (Lascaux sol contextualisation) a fixé les peintures à 21 000 ans par rapport à nos jours. De nouvelles datations dites absolues seront les bienvenues.
Le carbone 14 à partir de la mort du vivant
La physique nucléaire a permis dès 1949 de mesurer la radioactivité des isotopes de carbone 14 dans la matière pour déduire son âge. Ce carbone issu du vivant (animaux ou végétaux) devient actif à partir de sa mort et décroît doucement jusqu’à disparaître au bout de 50 000 ans. Par convention, la mesure se faisait avant le présent (BP, before present en anglais) d’abord fixé en 1950. Des chercheurs souhaitent changer aujourd’hui cette date pour l’an 2000. Le sujet est complexe et fait l’objet de débats entre scientifiques dans la manière de dater.
Bien d’autres techniques que le carbone 14 existent selon les matériaux et le contexte. Elles font chaque année des progrès qui profitent à l’archéologie.









