Accueil BIEN commun Et si la modernité passait par la ruralité ?

Et si la modernité passait par la ruralité ?

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ENJEUX. Le géographe et philosophe Stéphane Cordobes était récemment l'invité de l'Espace départemental des Résistances d'hier à aujourd'hui, à Périgueux, sur le thème : "faire territoire demain : un enjeu profondément culturel". Du global au local, des pistes de réflexion et de mobilisation.

Si l’on veut ouvrir par un rappel historique, où commence la modernité : avec la sédentarité agricole et la fin des chasseurs-cueilleurs ? à la Renaissance, aux Lumières, au XIXe avec la révolution industrielle ? Avec la libre circulation des idées que Kant qualifiait de progrès ou l’accélération technologique pour explorer la planète (et au-delà) ?

À ce tournant d’une mondialisation à outrance (avec ses limites dans la détroit d’Ormuz !), celle de la consommation de masse et de « l’englobement » de la planète par l’humain, personne n’est véritablement d’accord pour dire quand commence l’anthropocène. Reste le constat de l’urbanisation généralisée, monstrueuse, où il faut chercher l’ampleur de la transformation en cours. En 1850, la planète ne comptait encore qu’1,2 milliard d’humains dont 20 % peuplaient les villes. Nous sommes désormais 8,2 milliards sur terre, dont 56 % d’urbains. « Au-delà de la croissance exponentielle des villes, nous assistons à la création d’un ordre qui transforme le reste aussi », constate le conférencier.

La consommation est devenue un mode de vie à part entière, avec des services à la campagne qui n’ont plus grand chose de rural : l’uniformisation selon Amazone, un même fonctionnement à portée de clic. Mais une ville seule sans son environnement ne fonctionne pas, souvenons-nous de la crise sanitaire. Si une sociologie nouvelle s’invente dans les villes, elle nourrit un cycle infernal : extractivisme, consommation, pollution. Et l’économie « virtuelle » est plus gourmande encore des ressources, il suffit d’observer les investissements dans le nucléaire pour alimenter les data center. Au point où nous en sommes, « les activités humaines sur la terre deviennent plus importantes que les processus utilisés » : en d’autres termes, la production d’objets humains dépasse le poids du vivant sur terre. « Il n’existe plus un seul endroit qui ne porte pas la trace de l’activité humaine. » L’émission de CO2 n’est qu’une partie du problème, dans un contexte d’effondrement de la biodiversité, et le péril des pollinisateurs. On ne voit qu’une infime partie d’un processus complexe et systémique : les polluants éternels sont entrés dans le langage courant et pour le site d’enfouissement de déchets radioactifs de Bure (Meuse) « on en est à se demander comment expliquer le danger qu’il représente aux civilisations qui nous succéderont ! »

“Inquiétante étrangeté”

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Mais la modernité permet aussi de faire reculer la pauvreté et assure d’autres avancées. Alors, peut-on conserver la modernité sans ses effets dévastateurs ? Le changement global que constitue l’anthropocène s’établit sur une base géologique. L’adaptation à une hausse des températures de +4° n’est qu’une hypothèse. À +2, on sort du climax qui a permis le développement de l’espère humaine pour l’évolution de l’ensemble des milieux qui entrent dans le climat. L’érosion, les méga-feux, les submersions en sont les aléas hors de contrôle. « Vous me suivez toujours ? » interroge Stéphane Cordobes devant les mines inquiètes de l’assistance. « Jusqu’au bout du monde », a-t-on envie de répondre, plutôt qu’à la fin de celui-ci. Nos mécanisme de survie et biais cognitifs nous protègent, comme le signale Jean-Pierre Dupuy dans son analyse de notre rapport au risque, il faudrait pourtant considérer que la catastrophe est déjà là.

Stéphane Cordobes, faisant le lien avec L’inquiétante étrangeté de Freud, s’appuie sur les photographies mises en scène de Gideon Mendel ou encore d’Alexa Brunet et ses « habitants atypiques » pour saisir notre imagination s’agissant de la révolution climatique. Leurs visions des inondations en cours, des menaces et catastrophes prévisibles montrent combien on s’habitue à l’idée du pire, en oubliant notre vulnérabilité. « Nos sociétés mettent la mort à distance, là on ne peut plus faire semblant d’ignorer. » C’est la remise en question des promesses de la modernité à l’aune de l’angoisse écologique. « La nature, éternelle pour les Grecs, ne l’est plus. » Le trouble s’installe. L’hubris est hors de contrôle pour notre modernité. Selon Donna Haraway, écoféministe américaine, « nous n’avons plus les savoirs scientifiques pour comprendre ce qui arrive », l’universalité est mise à mal, on ne sait plus quoi faire à titre individuel comme collectif.  

Manières d’habiter le monde

Le changement global agit en profondeur, sur les émotions, dans une dimension sensible. Il pose une question culturelle, celle de notre place dans le monde, de la façon de réinventer une nouvelle forme d’habiter le monde, en sortant de nos modèles. « En achetant, nous faisons un choix politique, celui de nouer une alliance avec un modèle : industrie ou permaculture, ce n’est pas le même monde. » 

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La culture est une invention de notre modernité, avec ses échos récréatifs, touristiques… L’activité prospective en la matière consiste à inventer un autre rapport au monde, la préfiguration d’alternatives. Regarder des réalités actuelles permet de dessiner quatre « devenir ». La néomodernité consiste à verdir la modernité, c’est l’évolution la plus acceptable, qui ne bouscule pas trop nos certitudes. La transhumanité devient crédible avec l’apparition de l’IA, des acteurs privés peuvent miser sur ce qui n’est plus le même monde, sur un scénario contradictoire avec la raréfaction des ressources et selon un rapport au monde transformé. En termes d’impact sur l’imagination, on constate qu’on en sait actuellement plus sur le dernier modèle de téléphone portable que sur des insectes courants : instructif sur l’économie de l’attention. Le modèle convivialiste repose sur la sobriété, la logique de liens, et cela change le rapport au territoire puisqu’on en devient acteur : travaux, courses, loisirs, la consommation se fait à l’échelle du territoire. Une observation qui vaut aussi bien pour l’Australie et les population autochtones comme pour le fleuve Loire et son “parlement” (il en est question aussi pour la Dordogne). Enfin, dernier modèle de “devenir”, le commensalisme ou symbiotisme : abolissant la distinction entre nature et culture, il peut être perçu comme très perturbant aujourd’hui, mais se réfère à ce qui existait avant la modernité. Dans la sphère artistique, cela s’illustre par le travail de Tomas Saraceno qui “collabore” avec des araignées pour ses créations ou encore Damien Fragnon, qui “régénère” le milieu naturel avec ses œuvres.

Peut-on vraiment choisir son camp, tracer un avenir linéaire dans l’une ou l’autre perspective ? Au moins peut-on, après ce tour d’horizon, prendre conscience de ses gestes quotidiens dans leur environnement, pour cohabiter le plus longtemps possible, avec un sens de la mesure qui oriente sinon vers la décroissance, au moins vers la relocalisation.