Rendez-vous est donné au bar à vin de l’Interprofession des vins de Bergerac et Duras (IVBD). Une évidence pour rencontrer Bertrand Ballesta qui en est le directeur de la communication. Mais passé les préambules sur les pépites commercialisées dans ce temple œnologique, nous voici déjà ailleurs, dans les causses du Quercy, durant les années 1970.
Il se souvient des vacances qu’il passait là-bas, à Saint-Martin-de-Vers, tous les ans chez ses grands-parents. Ce village, il l’a imprimé à jamais sur sa rétine. Et un jour, au détour d’une de ces périodes où l’on se pose les bonnes questions, il s’impose comme un lieu fondateur. Avec l’envie d’y retourner.
Discipline de fer
Quelques années plus tard, marqué par la discipline de fer de l’écriture — nocturne forcément quand on a un boulot aussi prenant — et voilà le directeur de la com de l’IVBD en train de faire la promotion de son roman. « Thriller psychologique », corrige-t-il. Ce qui lui vaut aujourd’hui un succès auprès de ses premiers lecteurs qu’il n’aurait jamais osé espérer.
“Le village des âmes retrouvées” parle donc de ce lieu du passé, mais ni du jeune Bertrand, ni de ses grands-parents. Quoique… la fiction est pleine de détours pour revenir à soi. Et le jeune avocat parisien qui retrouve l’équilibre lors de vacances à Saint-marin-de-vers, « c’est moi », avoue sans mal Bertrand Ballesta, tel un Flaubert parlant de son double de papier, Madame Bovary.
« C’est moi et pas moi », rectifie-t-il aussitôt. Bertrand n’est ni avocat, ni parisien. Il n’a pas vécu ce que Vincent Mercier, son personnage, a connu : un chaos professionnel, amoureux, une perte de repères au point de se réfugier dans une campagne préservée où il rencontrera celles et ceux qui vont l’entraîner sur de nouvelles voies.
Pour construire ce double fictif, Bertrand retrouve le chemin de son enfance. Une retraite sur les causses du Quercy le fait renouer avec ses 9 ans. Il ne change pas de vie, ni de routes professionnelles, mais il tisse une narration, façon toile d’araignée, où il côtoie de drôles d’individus sortis de son imagination. « Ce qu’il y a de bien avec la fiction, c’est qu’on a tout pouvoir sur l’univers qu’on créé », dit-il. De là à signer un jour des dédicaces sur la page de garde de son propre livre, Bertrand n’aurait jamais osé en rêver.
Retour aux sources

Alors qu’est-ce-qui est vrai dans ce récit psychologique ? Qu’est-ce-qui est inventé dans l’histoire de cet avocat en quête de renouveau ? « Depuis 6 ans, je tiens mon carnet où je mène une véritable enquête pour alimenter mon roman. » Preuve à l’appui, l’écrivain sort ses notes pour évoquer des mois de recherches laborieuses pour que tout soit ancré. Senti et éprouvé. Parfums, bruits qui ramènent à l’enfance, ainsi ces tintements de cloches spécifiques à chaque village, comme une voix, reviennent en refrain dans ce thriller sensuel et précis.
L’écriture de Bertrand Ballesta est une somme d’histoires. Celle de Vincent croise celle de Saint-Martin-de-Vers où se situe l’intrigue du roman, 50 habitants à peine, à 30 km de Cahors. Dans le carnet, tout est consigné, façon guide touristique. Ainsi est mentionné ce tableau du XVIIe siècle intitulé “la charité de Saint Martin”, le saint qui a donné son nom au village. « Tout est là. C’est ma ligne directrice. Une véritable carte mentale qui m’a servi à écrire chacun des 15 chapitres de mon livre», explique Bertrand Ballesta en consultant les notes et images de son carnet. Un travail de fourmi pour tout compiler, sachant que le directeur de la com écrit à l’ancienne, à la main… Et pourquoi pas à la bougie tant qu’on y est ? « J’ai quand même fait appel à l’IA pour élaborer mes personnages.»
Deux manuscrits dans les tiroirs

Slalomant entre les époques, l’auteur a d’abord écrit un scénario, avec des séquences, « un peu comme pour une série télé ». Sans doute que ça servira un jour ou l’autre, certains de ses lecteurs lui ayant soumis l’idée d’une adaptation de son roman pour les écrans.
En attendant, « l’homme pressé » (ce qualificatif fait écho à l’un de ses chapitres) répond aux nombreuses invitations des librairies et salons littéraires. Il a publié son roman à compte d’éditeur aux Éditions Douro et se plie désormais aux exigences de l’après publication. Il alimente aussi sa page Facebook créée au nom de son roman, pour le faire connaître. Mais aussi sans doute pour rester encore un peu avec ses personnages et leur histoire à laquelle il a bien fallu mettre un point final. « Cela m’a fait l’effet d’un deuil. »
À 50 ans, Bertrand Ballesta savoure sa nouvelle vie d’écrivain qui signe son premier roman. Dans son récit, « un barrage de fortune laissait filer une cascade d’eau aux reflets azurés », assez pour libérer Vincent de son « snobisme parisien». Il s’éprouve comme « un funambule intrépide en équilibre sur les berges glissantes ». Bertrand Ballesta a pu se libérer, tardivement, de ce qui l’empêchait de publier (il écrit depuis l’enfance.) Ce « barjot de travail », comme il se définit, n’est pas près de fermer les vannes de l’écriture. Il compose actuellement non un, mais deux nouveaux romans.
Extrait du roman

Dans la partie supérieure de l’abside, un tableau imposant trônait seul, résistant aux ravages du temps et à l’indifférence des hommes. Un trait de lumière multicolore, filtrant par l’unique vitrail intact, projetait ses éclats sur le visage d’un homme à cheval. Cette scène m’était plus que familière. Mon grand-père, Roger, m’en avait mille fois conté l’histoire. “La Charité de saint Martin”. Perché sur sa monture, le soldat romain partageait son manteau rouge d’un coup d’épée pour l’offrir à un mendiant transi de froid. Ce tableau n’était qu’une reproduction, inspirée par l’œuvre originale du peintre français Martin Fréminet, datant du XVIe siècle. Soudain, les explications romancées de mon aïeul me reviennent en mémoire :
– Sais-tu, Vincent, pourquoi ce légionnaire romain ne donne que la moitié de son manteau à ce pauvre homme ?
Assis sur ses genoux, je hochais lentement la tête, feignant l’ignorance. Mon visage s’illuminait, suspendu à ses lèvres, impatient d’entendre son récit théâtralisé que je connaissais pourtant par cœur. Alors, il se lançait dans une tirade surdouée dont je ne me lassais jamais :
– Le manteau de Saint-Martin est un symbole du pouvoir romain. Une moitié appartenait à l’armée, l’autre à l’officier lui-même. Il choisit de sacrifier en offrant le peu qu’il possédait. N’oublie jamais, Vincent, l’importance du partage avec celui qui n’a plus rien. Nous sommes sur terre pour aider les plus faibles. »
• Le village des âmes retrouvées, Éditions Douro, février 2026, 215 pages – 20,90 euros









